La transformation durable des pratiques militantes et des formes d’engagement politique est l’un des héritages des plus marquants du mouvement étudiant. Si une partie des militants de 2011 a choisi la voie institutionnelle, une autre frange importante s’est tournée vers des espaces alternatifs, construisant de nouveaux modes d’action et de politisation souvent en rupture avec les formes traditionnelles de la représentation politique. Ces trajectoires parallèles illustrent la diversité des trajectoires du mouvement étudiant et la pluralité des visions de l’engagement politique post-2011.
Expériences militantes multiples : entre partis émergents, organisations autonomes et engagement territorial
L’une des conséquences directes du mouvement de 2011-2012 a été la naissance ou la consolidation de partis politiques issus de la jeunesse mobilisée, en particulier du Frente Amplio, une coalition de gauche alternative créée en 2017, obtenant des succès électoraux significatifs et permettant l’élection de vingt députés au Congrès.
Ce regroupement politique a rassemblé plusieurs des leaders étudiants, devenus députés, autour de nouveaux partis tels que Revolución Democrática (2014-2017), Izquierda Libertaria (créée en 2015), ou Convergencia Social (2018-2024) . Le Frente Amplio s’est alors voulu une alternative au bipartisme centre-gauche et gauche / centre-droit et droite (Concertación / Alianza ou plus tard Nueva Mayoría / Chile Vamos) en proposant un projet politique plus progressiste, tout en s’inscrivant dans les cadres de la démocratie représentative. Le Frente Amplio est alors devenu le porte-parole du mouvement étudiant dans l’arène institutionnelle.
Pourtant, comme le montrent plusieurs témoignages d’enquêtés, cette création de nouveaux partis n’a pas répondu à toutes les aspirations militantes issues du mouvement de 2011. Pour de nombreux anciens militants, l’institutionnalisation du mouvement est perçue comme une reproduction des logiques de pouvoir traditionnelles, marquées par des hiérarchies, des compétitions internes et un éloignement progressif des bases sociales. Pour une partie des anciens militants de 2011, la politisation a donc pris d’autres formes que la création ou l’adhésion à un parti.
C’est ainsi que post-2011, on a vu se développer l’engagement territorial. Dans les quartiers populaires, les périphéries urbaines et les régions éloignées des centres décisionnels, les militants ont privilégié des formes d’organisation locales, souvent en lien avec les luttes sociales quotidiennes (accès au logement, justice environnementale, économie solidaire, alimentation ou culture communautaire). Plusieurs enquêtés décrivent leur propre trajectoire militante post-2011 comme un retour ou un enracinement dans ces espaces locaux.
Cette re-territorialisation de l’action collective répond à un double constat. D’abord, la défiance vis-à-vis des institutions et des partis a poussé de nombreux militants à s’organiser en dehors des circuits politiques classiques. D’autre part, les luttes locales permettent d’expérimenter des formes concrètes d’autogestion, de démocratie directe et d’économie alternative, créant des espaces politiques où l’action collective est inséparable de la vie quotidienne. Les assemblées territoriales ont alors été organisées comme une forme d’organisation permettant de décentraliser le mouvement étudiant.
Ces activistes territoriaux ont pu reconceptualiser la notion de « pouvoir », non plus comme une entité possédée par l’État, mais comme une capacité à agir collectivement dans leur quotidien à travers le « faire ensemble » et le « pouvoir faire » (Valenzuela Fuentes, 2007). Le concept de « pueblo » (« peuple ») est également devenu un élément central de l’identité de ces jeunes, symbolisant une rupture avec l’individualisme et le conformisme de la société capitaliste (Montoni, 2018). Plus tard, la « Lista del Pueblo », avec sa vision « municipaliste », a illustré cette approche en se basant sur les assemblées territoriales et l’autogestion pour marginaliser les partis traditionnels lors du processus constituant (Montoni Rios, 2021).
Un rejet assumé de la politique institutionnelle : vers une politique de la vie ordinaire
S’il y a bien eu un rejet de la politique institutionnelle par de nombreux militants suite au mouvement étudiant, cela ne s’est pas non plus traduit par un retrait de l’engagement. A l’inverse, ce rejet a mené à la multiplication des formes d’action. Ce que certains enquêtés appellent « la politique du quotidien » se manifeste par des pratiques d’entraide, de solidarité locale ou de défense des communs. Cette politisation du quotidien s’est également traduite par un investissement massif dans des mouvements sociaux et politiques transversaux qui ont émergé ou pris de l’ampleur après 2011.
Si les mobilisations environnementales (comme « Patagonia sin represas » / « HidroAysén ») avaient déjà précédé le printemps chilien de 2011, le mouvement étudiant a élargi ces luttes. La génération 2011 a su établir des ponts entre les différentes revendications a su renforcer les luttes environnementales. Les activistes environnementaux ont créé des collectifs environnementalistes, des brigades écologistes ou des assemblées contre l’extractivisme dans plusieurs régions du Chili.
Le mouvement féministe a également su trouver un terreau fertile dans cette nouvelle culture d’activisme post-2011. La « Coordinadora 8 de Marzo », issue de l’aile plus radicale de la gauche, a su mobiliser des millions de personnes en 2020. Le mouvement féministe, avec les mobilisations massives de #NiUnaMenos puis de la « marée violette » de 2018, s’est lui aussi nourri des expériences d’organisation horizontale initiées dans les luttes étudiantes. Des militantes féministes expliquent avoir transféré les modes d’organisation asamblearios et les pratiques d’autogestion développées en 2011 vers les luttes contre les violences de genre et pour les droits reproductifs.
Le mouvement de 2011-2012 a également permis d’offrir un espace d’expression aux jeunes des quartiers populaires invisibilisés et exclus du système politique traditionnel en place.
En somme, l’héritage de 2011 ne se limite pas à la création de nouveaux partis ou à l’arrivée de jeunes leaders dans les institutions. Il réside aussi, et peut-être surtout, dans la reconfiguration durable des formes d’action collective et des pratiques militantes au Chili. Le mouvement de 2011 a été un laboratoire politique dont les effets se prolongent dans les expériences territoriales, féministes, écologistes ou autonomes. Ces nouvelles formes d’engagement témoignent d’un désir de réinventer la politique en dehors des institutions. Cette aspiration à une démocratie plus directe, plus participative et enracinée dans les territoires constitue l’un des legs les plus importants, mais peut-être aussi les moins visibles, du mouvement étudiant chilien de 2011.