Dossier Chili_10 : Mémoire militante, regard rétrospectif et conclusion

Dossier Chili Mouvements sociaux & Identité

Le mouvement étudiant de 2011-2012 occupe une place particulière dans la mémoire politique chilienne contemporaine. Cependant, cette période est souvent racontée à travers le prisme des trajectoires individuelles de certains leaders devenus députés ou ministres. Mais qu’en est-il des récits des militants et militantes de terrain, de celles et ceux qui n’ont pas intégré les espaces de pouvoir ? Quel regard portent-ils, plus de dix ans après, sur ce moment de mobilisation, ses acquis, ses limites et ses continuités ? Ce dernier article donne une place centrale aux voix des personnes interviewées dans le cadres de mon étude, afin d’explorer non seulement leur bilan personnel et politique, mais aussi leur perception de l’engagement militant aujourd’hui.

Une expérience fondatrice et un apprentissage politique

Nombreux sont les enquêtés à décrire 2011 comme une « expérience fondatrice » pour leur génération. Beaucoup évoquent ce cycle de mobilisations comme un « apprentissage brutal » : une entrée en politique par la rue, le face-à-face avec la police, les assemblées permanentes, les nuits passées à organiser les occupations d’établissements ou encore les discussions sans fin sur les stratégies.

Pour certains, le mouvement a contribué à forger leur identité, les situant clairement au sein d’une gauche combative.

« entonces por lo menos desde mi identidad personal eso fue importante porque yo me asumo como parte de esa izquierda que quería pelear. Y no soy el único y siento que es un rasgo que nos distinguió en ese momento y que nos unió, lo que después, muchos después, van a llevar primera línea.”1

D’autres considèrent le mouvement comme une période d’apprentissage politique et humain intense

“es el momento donde más aprendí en la vida, políticamente, humanamente, y ese fracaso de alguna u otra forma, que no fue fracaso propiamente tal, porque el triunfo que logramos es un triunfo cualitativo fundamental, es reafirmamos que el movimiento social es capaz de lograr cosas y creo que eso es un chusco de un lado también importantísimo. Y nos permitió hoy día tener un análisis mucho más maduro de las necesidades que se tienen para un movimiento social.”2

Un des enquêtés souligne que cette mobilisation lui a permis d’« ordonner ses idées » et de gagner en « sécurité » en tant qu’étudiant de première génération à l’université, en trouvant une voix dans la militance subalterne.

Dans l’ensemble, les personnes que j’ai enquêté retiennent de cette période l’émergence d’une forte solidarité intersectorielle et interterritoriale. Le mouvement a été vécu à la fois comme un moment d’espoir ainsi que comme un cycle d’engagement étiré jusqu’à l’épuisement, notamment pour celles et ceux qui n’étaient pas protégés par des ressources matérielles ou institutionnelles. Plusieurs militants ont dû faire des sacrifices personnels importants et ils décrivent leur militantisme comme un engagement total, souvent au prix d’une mise entre parenthèses de la vie personnelle.

De surcroît, le souvenir du mouvement est souvent accompagné d’une lucidité critique.

Plusieurs enquêtés pointent les erreurs commises à l’époque telles que l’incapacité à négocier à temps ou la perte de lisibilité des demandes à cause des débats internes. Un des enquêté reconnaît que le mouvement a subi un « déclin et un épuisement » dû aux coûts financiers pour les familles et à la manipulation médiatique.

“Movilizarte, si tú eres un estudiante que está pagando una pensión, significa que tú durante seis meses seguiste pagando una pensión. Significa que hay un desgaste económico importante para las familias. Y obviamente también está el manejo mediático de los medios de comunicación, de prestarle legitimidad del gobierno, un poco apuntar a las debilidades del movimiento estudiantil. Y básicamente el movimiento estudiantil concluye en una etapa de desgaste, donde nosotros al menos como universidad tomamos la decisión de finalizar con el paro, porque las organizaciones viven diferentes procesos. […] tienes que darte cuenta que hay un momento donde ya la movilización es insostenible para la familia, para los estudiantes.”3

Certains ont affirmé que le mouvement a été « prolongé au-delà du nécessaire » et que leur génération a manqué de « maturité politique » pour négocier efficacement au sommet de sa force. L’un d’eux parle d’une arrogance et d’un « infantilisme » de sa génération qui n’a pas su négocier à temps pour au moins obtenir une victoire partielle.

“Pero fuimos nosotros mismos los responsables de estirar un movimiento que quizás no hubo la madurez política para saber cuándo negociar. Y ahí, algo muy propio de los movimientos en Latinoamérica es la incapacidad de entender de cuando es el momento de bajar un cambio. Entonces si tú me dices, cuál fue el mayor error que tuvimos en ese momento? Nuestra soberbia y nuestro infantilismo para no entender que había que negocia”4

Comme mentionné de nombreuses fois dans cette étude, un sentiment de « trahison » est fréquemment exprimé par ceux qui ont maintenu une ligne plus radicale. Un des participants à cette étude perçoit la rapide institutionnalisation de certains leaders étudiants comme un « point de rupture » pour certains qui se sont sentis « utilisés comme tremplin politique », tandis qu’un autre ira plus loin, affirmant que le mouvement a été « utilisé à leur profit » par la classe politique. Il constate que les dirigeants actuels, dont beaucoup étaient des figures de 2011, n’ont pas apporté de changements majeurs et poursuivent les mêmes politiques que les gouvernements précédents.

“Entonces, al momento en que ellos se convierten en figuras políticas, y particularmente los movimientos que habían emergido de las movilizaciones del 2011 se transforman en partidos políticos, hay un punto de quiebre no menor también, porque se volvieron parte de la institución esta figura, y para muchos jóvenes que se manifestaron también lo percibieron en cierta medida como una traición o les generó cierto grado de rechazo, es decir, una interpretación de que al final nos usaron como trampolín político. Que también está esa lectura por un grupo también de esa generación, se podría decir.”5

“Y yo creo que también hemos sido utilizados en realidad, esa es mi sensación, hemos sido utilizados para su beneficio.”6

Finalement, beaucoup partagent cette déception expliquant que leur courant souhaitait une « rupture avec l’institutionnalisme » et que personne de leur groupe ne voulait être député. Ils considèrent que la « gauche de rupture » a finalement « échoué ».

“nosotros tratamos de construir una izquierda que era distinta a la de Gabriel Boric y a la de Camilo Vallejo. Era una izquierda que buscaba una ruptura con la institucionalidad. […] Ninguno de nosotros quería ser diputado. Nosotros queríamos que hubiera otra cosa. Queríamos movimientos desde abajo y nos esparcimos. Y nunca logramos constituir una orgánica ni un proyecto político. Nunca.”7


Exclusion politique et difficultés matérielles : une reproduction des rapports de force

Si certains leaders étudiants ont réussi à convertir leur capital militant en trajectoire institutionnelle, beaucoup d’autres, notamment parmi les « oubliés » du mouvement, se sont retrouvés exclus du champ politique traditionnel.

Plusieurs enquêtés témoignent d’un profond sentiment d’abandon et d’injustice face à la manière dont le mouvement a été raconté et récupéré par ceux qui ont accédé aux postes de pouvoir. Cette marginalisation s’est accompagnée de difficultés matérielles. Certains militants ont connu des périodes de chômage, d’autres n’ont pas réussi à terminer leurs études ou à s’insérer dans un marché du travail précaire.

“Yo he estado trabajando durante mucho tiempo como Uber. […] Y llevo militando, no sé, 15 años de mi vida y no tengo nada a mí o personal. Entonces ya tengo que trabajar más que antes.”8

La précarité, l’épuisement et les difficultés d’insertion professionnelle sont des réalités partagées par de nombreux acteurs subalternes du mouvement étudiant. Pour ceux qui venaient des milieux populaires ou des périphéries, cette précarité post-2011 a été particulièrement violente. Cette fracture entre les trajectoires visibles et invisibles du 2011 illustre une tension centrale dans la mémoire du mouvement. Alors que certains accédaient à des espaces de pouvoir, d’autres restaient confinés à des engagements territoriaux précaires, ou se retiraient, désillusionnés.

Un autre aspect central des récits recueillis concerne la manière dont le champ politique a continué, après 2011, à marginaliser certains profils militants, notamment ceux issus des secteurs autonomes ou radicaux. Un des enquêtés, ancien dirigeant étudiant de l’UNE et acteur clé des mobilisations dans les quartiers populaires, explique avoir tenté à deux reprises de se présenter à la mairie de sa commune. Il décrit les obstacles qu’il a rencontrés comme une forme de continuité des tensions de 2011. Il raconte également avoir été renvoyé de trois emplois, notamment par des directions syndicales ou des municipalités, précisément à cause de son profil militant jugé trop radical. Ces récits mettent en lumière les limites de l’ouverture politique post-2011. De nombreux militants autonomes ou issus des secteurs populaires ont été exclus et confrontés à un verrouillage partisan qui reproduit des rapports de pouvoir anciens.

“He querido ser dos veces candidato a alcalde en mi comuna […]. Y me topo con los mismos personajes que me topé en el 2011. Por ejemplo, Karol Cariola es diputada del Distrito 9 […]. Entonces, ellos nunca nos han visto a nosotros. […] Más que ser un aliado, nos veían como un enemigo.”9

“por ejemplo en mi caso, que yo no fui de los que negoció, me persiguieron de tres trabajos, fui perseguido de tres trabajos. Tanto por las dirigencias de trabajadores de la democracia cristiana como del Partido Comunista, después la municipalidad de […], también me acusaron de anarquista, también me hicieron bajar.”10


Mémoire militante : un regard rétrospectif des enquêtés

Les enquêtés interrogés dans le cadre de mon étude expriment des perceptions divergentes sur l’héritage du mouvement.

D’abord, tous les enquêtés expriment un sentiment positif envers le souvenir qu’ils ont eu de leur participation au mouvement.

“Y si tú me preguntas si nos arrepentimos o si me arrepiento? Para nada, para nada, es el momento más lindo de mi vida, es donde conocí a mi compañera de vida hasta el día de hoy, es el momento donde más aprendí en la vida, políticamente, humanamente, y ese fracaso de alguna u otra forma, que no fue fracaso propiamente tal, porque el triunfo que logramos es un triunfo cualitativo fundamental, es reafirmamos que el movimiento social es capaz de lograr cosas y creo que eso es un chusco de un lado también importantísimo. Y nos permitió hoy día tener un análisis mucho más maduro de las necesidades que se tienen para un movimiento social.”11

Certains reconnaissent des avancées, notamment l’installation durable de la question de l’éducation dans l’agenda politique et médiatique. Le mouvement de 2011-2012 est unanimement perçu comme un « précurseur direct » et un « héritage absolu » de l’« estallido social » de 2019. L’un des participants de l’étude affirme que 2019 était un prolongement « à 100% » de 2011, jusque dans son esthétique et dans sa culture politique. Un autre voit 2019 comme une « projection » et une « conséquence » de 2011, notamment dans ses revendications de droits sociaux et sa remise en question profonde du modèle néolibéral chilien. Pour lui, le mouvement a « ouvert une nouvelle culture de l’activisme » qui a permis l’émergence et le renforcement de plusieurs mouvements sociaux, comme le mouvement féministe qui a connu une croissance significative après 2011.

“Y bueno, el movimiento feminista surge casi plenamente del movimiento estudiantil. Sus militantes, sus activistas, sus dirigentes principales venían de ahí. O sea, en un momento era medio indistinguible el movimiento feminista de la dirigencia estudiantil, es medio difícil de separar, incluso.”12

“Yo creo que sirvió mucho [el movimiento], porque después también, después de que pasó el movimiento estudiantil en Chile, emergieron otros movimientos ecologistas, ambientalistas, por ejemplo en el sur de Chile, en la Patagonia, por la defensa de los ríos, por confrontar el expectivismo y todo eso.”13

Pour autant, plusieurs enquêtés regrettent que la mémoire du mouvement ait été en partie confisquée par les trajectoires institutionnelles des leaders les plus médiatisés. Certains critiquent une lecture biaisée de l’histoire, qui réduit 2011 à la montée au pouvoir de quelques figures. Cette appropriation médiatique d’un récit centré sur les « vainqueurs » du jeu institutionnel a contribué à invisibiliser les expériences subalternes.

L’échec des tentatives de nouvelle Constitution en 2022 et 2023 a renforcé un sentiment de défaite politique chez de nombreux militants. Ce sentiment de défaite est partagé par une génération entière suite au mouvement étudiant. Le rejet populaire du projet de nouvelle constitution en 2022, auquel beaucoup d’anciens militants de 2011 avaient participé, a renforcé ce sentiment.

“Toda la gente de mi generación que participamos en protestas desde hace 15 años, ya no quieren ir a protestas. ¿Por qué? Porque la lectura es, no sirvió de nada.”14

Les enquêtés dressent un tableau nuancé de l’engagement des jeunes chiliens aujourd’hui. Lorsqu’ils parlent des formes d’engagement des jeunes aujourd’hui, les sentiments oscillent entre critique, compréhension et espoir.

D’un côté, une forme de désenchantement et de « désarticulation » est palpable. L’un d’eux affirme que les jeunes « ne veulent plus s’organiser » car ils ont l’impression que « ça n’a servi à rien » après l’échec du référendum de 2022. Un autre observe lui une « désarticulation » et une « méfiance » importante au sein du mouvement. Il note que les espaces d’organisation étudiante historiques sont « abandonnés » dans les universités.

“El tema es que hay mucha desarticulación, mucha desconfianza. Y eso imposibilita un poco poder avanzar. A mí, mira, hace poquitos días me invitaron a un foro en la universidad, porque hay elecciones de federación después de no sé cuántos años, y para yo ir a dar una experiencia de qué es una federación. Y yo digo, llevan, si no me equivoco, casi 10 años sin federación.”15

“yo creo que se ha destruido digamos en parte el movimiento. […] hay un momento donde hay un agotamiento porque cuando las conquistas son solamente mediáticas, no hay una victoria tangible, o sea no lograste que la educación fuera financiada por el estado, no lograste acabar totalmente con el lucro, no lograste transformar el sistema educativo chileno, no lograste cambiar la constitución. […] Y efectivamente eso repercute en la autoestima de la ciudadanía, porque piensas: “tantas veces hemos protestado y nunca hemos conseguido nada”. […] Y a la vez, tú tienes un sistema político y económico que fomenta el individualismo […] la lección aprendida de todos los últimos procesos de movilización, ha sido de que históricamente el pueblo ha sido derrotado. […]. Yo veo que hoy día los estudiantes no están con la misma motivación. A la vez tú tienes un sistema educativo que no fomenta la educación cívica, que trata de hacerle el quite a todo lo que tiene que ver con valores, derechos principios, y sólo se centra en lo que, para ellos, como lo más tangible, la matemática dura, el cálculo, y la física.”16

Un des enquêtés, quant à lui, estime que rien de majeur n’a changé et que le gouvernement actuel poursuit les mêmes politiques que ceux des années 1990.

“Entonces terminan escribiendo la historia, terminan presentándose como grandes dirigentes afuera, siendo que mantuvieron la misma agenda que se viene manteniendo desde los años 90.”17

Plusieurs expriment une inquiétude face à ce qu’ils perçoivent comme une « dépolitisation » ou un repli sur des luttes sectorielles fragmentées. D’autres, à l’inverse, reconnaissent que les formes d’activisme ont changé mais ne les jugent pas nécessairement moins légitimes. Plusieurs enquêtés mentionnent aussi les nouvelles luttes transversales, comme le féminisme, les revendications écologiques ou les questions liées aux identités sexuelles et de genre qui mobilisent aujourd’hui une partie de la jeunesse.

Les enquêtés ont donc un rapport à la mémoire nuancé. Pour beaucoup, le mouvement étudiant de 2011-2012 leur laisse un souvenir d’inaccomplissement, parce que peu d’avancées sociales ont été acquises depuis. Ils critiquent la rapide institutionnalisation de certains dirigeants du mouvement, qui a effacé les demandes les plus radicales et a joué selon les règles d’un système néolibéral déjà en place depuis de nombreuses années. Cependant, tous en garde un souvenir nostalgique positif, décrivant ce moment militant comme une expérience fondatrice qui a bouleversé leur engagement militant et le paysage politique du pays.


Réflexions finales

Comme j’ai essayé de le décrire tout au long de mon étude et de ces 10 articles, le mouvement étudiant chilien de 2011-2012 a constitué un moment important dans l’histoire sociale et politique contemporaine du Chili.

Comme le souligne Arrué (2012), le mouvement étudiant de 2011-2012 a été le « premier grand mouvement de masse depuis le coup d’Etat de 1973 ». Pour Garretón (2016), les mobilisations de 2011 ont marqué l’ouverture d’un nouveau cycle politique au Chili qui a symboliquement rompu avec l’ordre hérité de la dictature. Par la mise en lumière des manquements du modèle néolibéral et des limites du système politique représentatif, le mouvement étudiant a préparé le terrain à une recomposition du champ politique autour de nouvelles générations militantes.

L’expérience militante de 2011 a agi comme un révélateur des contradictions profondes du Chili post-dictatorial. En rompant avec le discours officiel d’une transition harmonieuse, les mobilisations étudiantes ont exposé ce que Rancière (1995) appelle une « mésentente », c’est-à-dire un conflit latent sur ce qui est visible, audible et dicible dans l’espace public. Cette irruption du dissensus a permis aux voix marginalisées de dénoncer les mécanismes de domination symbolique et de remettre en cause la fiction d’un consensus social hérité de la Concertation.

Mon objectif, à travers cette étude, était d’essayer de comprendre comment une génération de jeunes, qualifiés par certains d’ « enfants de la démocratie », a su construire une critique du modèle néolibéral hérité de la dictature.

2011 a constitué un moment fondateur de la politisation de cette génération. Cette mobilisation a permis d’éveiller des consciences et de servir de véritable école politique. Elle a offert un espace dans lequel les jeunes ont pu apprendre à débattre, à s’auto-organiser, à s’affronter aux structures de pouvoir et à imaginer d’autres façons de faire de la politique. Si certains militants se sont tournés vers les institutions, d’autres ont poursuivi leur engagement sur le terrain, au sein de syndicats, de collectifs féministes, écologistes ou territoriaux. Le souvenir de 2011 continue ainsi de nourrir des formes diverses de militantisme et a contribué à l’émergence d’une nouvelle culture politique.

Le mouvement étudiant de 2011 s’est construit en rassemblant lycéens, étudiants, parents, enseignants, et parfois même des travailleurs. Le mouvement a dénoncé la marchandisation de l’éducation. Cette critique s’est formulée d’abord à travers la revendication d’une éducation publique, gratuite et de qualité, puis elle s’est élargie, s’attaquant aux fondements néolibéraux de la société chilienne. Ce rejet du modèle dominant s’est accompagné d’une défiance marquée à l’égard des partis politiques traditionnels, perçus comme complices d’un ordre injuste, voire comme des freins à la transformation.

Il est à noter que mon objectif de départ était de rassembler un corpus pouvant couvrir une large diversité d’acteurs. En réalité, ce sont majoritairement des militants en marge des institutions qui ont accepté de répondre à mon appel. Si cela a restreint le périmètre initial de mon enquête, cela a finalement permis de confirmer une hypothèse essentielle : les récits dominants sur le mouvement étudiant de 2011 ont pu invisibiliser certaines subjectivités militantes. Les militants rencontrés dans le cadre de cette enquête ont exprimé une frustration récurrente face à l’effacement de leur contribution dans les mémoires collectives. Leur engagement, souvent plus risqué, plus conflictuel et moins compatible avec les logiques partisanes, a été peu reconnu, voire marginalisé dans les récits institutionnels ou médiatiques. À travers leurs témoignages, cette recherche a permis de rendre visibles ces subjectivités militantes subalternes et de montrer en quoi elles participent, elles aussi, à la fabrique de l’histoire politique contemporaine du Chili.

La question de la mémoire a occupé une place centrale tout au long de ce travail. Malgré les nombreux points positifs du mouvement sur la société et ses militants, il a aussi laissé un goût amer à certain. Entre sentiment d’inachevé, désillusions face à la récupération institutionnelle et épuisement militant, l’expérience de 2011 est aujourd’hui mobilisée comme mémoire militante, parfois nostalgique, parfois critique, mais toujours vivante. Comme l’indique Halbwachs, la mémoire collective ne se contente pas de rappeler le passé : elle lie un groupe à son histoire et fonde son identité. Ici, la mémoire de 2011 constitue un ancrage commun pour toute une génération qui refuse d’être dépossédée de son histoire. En recueillant ces témoignages, j’ai pu m’approcher au plus près de ce que signifie « faire mémoire » depuis les marges, c’est-à-dire écouter des voix que l’histoire officielle a souvent tues, comprendre les contradictions et les tensions internes d’un mouvement trop souvent résumé à ses figures médiatiques et saisir la richesse, mais aussi la fragilité, des subjectivités militantes. Ce travail m’a permis de prendre conscience du poids des récits dominants dans la construction de notre compréhension politique du passé, mais aussi du rôle fondamental que peut jouer la recherche pour faire émerger d’autres vérités, d’autres récits, d’autres mémoires. En retour, les enquêtés m’ont accorder leur confiance, leur disponibilité et leur sincérité. Tous m’ont confié vouloir lire ce mémoire, certains même espèrent pouvoir le présenter à leurs élèves, dans les lycées ou les universités populaires où ils enseignent aujourd’hui. C’est sans doute la plus belle reconnaissance que je pouvais espérer. Car si ce travail peut, même modestement, contribuer à transmettre cette mémoire militante, à susciter des discussions, à raviver des questionnements, alors il aura rempli sa fonction. Faire vivre cette mémoire, ce n’est pas seulement raconter le passé, c’est aussi ouvrir des possibles pour celles et ceux qui luttent aujourd’hui.

Mon enquête a essayé de mettre en lumière les tensions internes qui ont traversé le mouvement. On peut penser à la ligne réformiste portée par les organisations comme la CONFECH, contre une ligne plus radicale incarnée par l’ACES ou la sin FECH. Cette opposition reflète une fracture stratégique entre ceux qui veulent transformer le système de l’intérieur et ceux qui aspirent à le subvertir de l’extérieur. L’institutionnalisation a transformé la dynamique du conflit. Les anciens outsiders devenus insiders perdent parfois leur capacité de contestation. Cela ne signifie pas nécessairement une trahison, mais une reconfiguration des modes d’action. Comme l’a montré mon enquête, cette tension reste vive dans les souvenirs et les récits des anciens militants, qui interrogent encore aujourd’hui les choix faits à ce moment-là.

Pour ouvrir cette réflexion, il me semble essentiel de souligner que les luttes comme celle de 2011 ne disparaissent jamais complètement. Elles laissent des empreintes durables dans les trajectoires individuelles, les mémoires partagées et les formes d’organisation qui émergent ensuite. En ce sens, comprendre ces expériences passées est aussi une manière de lire le présent. En effet, les mouvements féministes, environnementaux ou territoriaux actuels s’inscrivent dans une filiation directe avec 2011. Les slogans ont changé, les priorités se sont transformées, mais le désir de rupture, de justice sociale et de reconnaissance reste le même.

Ce travail n’offre pas de réponse définitive sur ce qu’a été ou ce que doit être un engagement juste ou efficace. Il propose en revanche une invitation à écouter, à documenter et à penser politiquement les récits oubliés. En choisissant de faire mémoire depuis les marges, ce mémoire espère contribuer à une sociologie politique qui ne parle pas seulement des mouvements sociaux, mais qui parle aussi avec celles et ceux qui les ont vécus. Écouter ces voix, les documenter, les reconnaître, c’est aussi un acte politique. C’est reconnaître que l’histoire ne se résume pas aux vainqueurs, mais se construit dans une multiplicité de récits, parfois dissonants, souvent oubliés, mais toujours porteurs d’un sens collectif.


  1. « C’était donc important, au moins du point de vue de mon identité personnelle, parce que je me considère comme faisant partie de cette gauche qui voulait se battre. Je ne suis pas la seule et je pense que c’est un trait qui nous a distingués à l’époque et qui nous a unis, et qui, plus tard, beaucoup plus tard, sera mis en évidence. » ↩︎
  2. « C’est le moment où j’ai le plus appris dans la vie, politiquement, humainement. Et cet échec d’une manière ou d’une autre, qui n’était pas un échec en tant que tel, parce que le triomphe que nous avons obtenu était un triomphequalitatif fondamental, parce que nous avons réaffirmé que le mouvement social est capable de réaliser des choses et je pense que c’est aussi une réalisation très importante. Et cela nous permet aujourd’hui d’avoir une analyse beaucoup plus mûre des besoins d’un mouvement social. » ↩︎
  3. « Te mobiliser, si tu es un étudiant qui paie une pension, signifie que pendant six mois tu dois payer une pension. Cela signifie qu’il y a une ponction économique importante sur les familles. Et évidemment, il y a aussi la façon dont les médias traitent la situation, pour donner une légitimité au gouvernement, pour souligner les faiblesses du mouvement étudiant. En fait, le mouvement étudiant se termine par une phase de fatigue, au cours de laquelle nous avons pris la décision de mettre fin à la grève, du moins en tant qu’université, parce que les organisations passent par différents processus. […] il faut comprendre qu’il y a un moment où la mobilisation devient insoutenable pour la famille, pour les étudiants. » ↩︎
  4. « Mais nous étions les seuls responsables de la mise en place d’un mouvement qui manquait peut-être de la maturité politique nécessaire pour savoir quand négocier. Et c’est là, quelque chose de très typique des mouvements d’Amérique latine, l’incapacité à comprendre quand il est temps d’abattre un changement. Alors si tu me dis, quelle a été la plus grande erreur que nous ayons commise à l’époque ? Notre arrogance et notre puérilité à ne pas comprendre qu’il fallait négocier. » ↩︎
  5. « Ainsi, lorsqu’ils sont devenus des figures politiques, et en particulier les mouvements issus des mobilisations de 2011 sont devenus des partis politiques, il y a également eu un tournant significatif, parce que cette figure est devenue une partie de l’institution, et pour de nombreux jeunes qui ont manifesté, ils l’ont également perçu dans une certaine mesure comme une trahison ou cela a généré un certain degré de rejet, c’est-à-dire une interprétation selon laquelle, en fin de compte, nous avons été utilisés comme un tremplin politique. On pourrait dire qu’il y a aussi cette lecture de la part d’un groupe de cette génération. » ↩︎
  6. « Et je pense que nous avons également été utilisés, c’est mon sentiment, nous avons été utilisés pour leur bénéfice » ↩︎
  7. « Nous avons essayé de construire une gauche différente de celle de Gabriel Boric et de Camilo Vallejo. C’était une gauche qui cherchait à rompre avec l’institutionnalisme.[…] Aucun d’entre nous ne voulait être député. Nousvoulions autre chose. Nous voulions des mouvements d’en bas et nous nous sommes dispersés. Et nous n’avons jamais réussi à mettre en place une organisation ou un projet politique. Jamais. » ↩︎
  8. « Je travaille depuis longtemps comme Uber. […] Et je milite depuis, je ne sais pas, 15 ans de ma vie et je n’ai rien à moi ou personnel. Donc je suis obligé de travailler plus qu’avant. » ↩︎
  9. « J’ai voulu être candidat à la mairie deux fois dans ma commune […]. Et je croise les mêmes personnes qu’en 2011. Par exemple, Karol Cariola est député de la circonscription 9 […]. Donc, ils ne nous ont jamais vus. […] Au lieu d’être un allié, ils nous ont vus comme un ennemi. » ↩︎
  10. « Par exemple, dans mon cas, je ne faisais pas partie de ceux qui ont négocié, on m’a chassé de trois emplois, j’ai été contraint de quitter trois emplois. Aussi bien les dirigeants des travailleurs de la démocratie chrétienne, du parti communiste, que par la municipalité de […], qui m’a également accusé d’être un anarchiste et m’a fait partir. » ↩︎
  11. « Et si tu me demandes si nous le regrettons ou si je le regrette ? Pas du tout, pas du tout, c’est le plus beau moment de ma vie, c’est là que j’ai rencontré ma partenaire de vie jusqu’à aujourd’hui, c’est le moment où j’ai le plus appris dans la vie, politiquement, humainement, et cet échec d’une manière ou d’une autre, qui n’était pas un échec en tant que tel, parce que le triomphe que nous avons obtenu est un triomphe qualitatif fondamental, nous avons réaffirmé que le mouvement social est capable d’accomplir des choses et je pense que c’est aussi une victoire très importante d’un côté. Et cela nous a permis aujourd’hui d’avoir une analyse beaucoup plus mûre des besoins d’un mouvement social. » ↩︎
  12. « Le mouvement féministe est presque entièrement issu du mouvement étudiant. Ses militants, ses activistes, ses principaux dirigeants en sont issus. En d’autres termes, à un moment donné, le mouvement féministe était même presque indissociable de la direction étudiante. » ↩︎
  13. « Je pense que cela a été très utile, parce que plus tard, après le mouvement étudiant au Chili, d’autres mouvements écologiques et environnementaux ont émergé, par exemple dans le sud du Chili, en Patagonie, pour défendre les rivières, pour faire face à l’ expectativisme et tout cela. » ↩︎
  14. « Tous les gens de ma génération qui ont participé à des mobilisations pendant 15 ans ne veulent plus protester. Pourquoi ? Parce que le constat est que cela n’a servi à rien. » ↩︎
  15. « Le problème est qu’il y a beaucoup de désarticulation, beaucoup de méfiance. Il est donc impossible d’aller de l’avant. Il y a quelques jours, j’ai été invité à un forum à l’université, parce qu’il y a des élections de fédérations [étudiantes] après je ne sais combien d’années, et j’ai été invité à parler de mon expérience en tant que membre d’une fédération. Et je dirais, si je ne me trompe pas, qu’ils n’avaient pas de fédération depuis presque 10 ans. » ↩︎
  16. « Je pense que le mouvement a été en partie détruit, disons. […] il y a un moment où il y a un épuisement parce que, quand les conquêtes sont seulement dans les médias, il n’y a pas de victoire tangible, c’est-à-dire qu’on n’a pas réussi à faire financer l’éducation par l’État, on n’a pas réussi à mettre fin au profit, on n’a pas réussi à transformer le système éducatif chilien, on n’a pas réussi à changer la constitution. […] Et cela a un effet sur l’estime de soi des citoyens, parce que tu penses : « nous avons protesté tant de fois et nous n’avons jamais rien obtenu ». […] Et en même temps, tu as un système politique et économique qui encourage l’individualisme […] la leçon tirée de tous les récents processus de mobilisation est que, historiquement, le peuple a été vaincu. […]. Je constate qu’aujourd’hui, les étudiants ne sont pas motivés de la même manière. En même temps, tu as un système éducatif qui n’encourage pas l’éducation civique, qui essaie d’enlever tout ce qui a trait aux valeurs, aux droits premiers, et qui se concentre uniquement sur ce qui, pour eux, est le plus tangible, les mathématiques dures, le calcul et la physique. » ↩︎
  17. « Ils finissent donc par écrire l’histoire, ils finissent par se faire passer comme de grands leaders à l’extérieur, alors qu’ils ont maintenu le même agenda qui est en place depuis les années 90. » ↩︎

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