Une chose est sûre, le mouvement étudiant chilien de 2011-2012 a laissé une empreinte considérable sur le paysage politique du Chili en modifiant les trajectoires individuelles de ses acteurs et préparant le terrain pour de futures mobilisations sociales. Il a brisé le statu quo de la démocratie post-dictature et propulsé une nouvelle génération d’acteurs sur le devant de la scène politique nationale.
Dans ces derniers articles, nous aborderons les conséquences de 2011 dans les trajectoires de ses militants, dans la société chilienne et dans la forme qu’ont prises les nouvelles mobilisations. Nous interrogerons également le rapport à la mémoire des récits des personnes interrogées.
Le mouvement de 2011-2012 a incontestablement remodelé le champ politique chilien de par les débats qu’il a initiés et les revendications qu’il a légitimées, mais également par la « bancada estudiantil » et les figures politiques qu’il a engendrées.
Continuités et ruptures : 2011 comme matrice de l’estallido social ?
Le mouvement étudiant de 2011-2012 se positionne directement dans une continuité historique qui mène directement à l’ « estallido social » (« explosion sociale ») de 2019. Plusieurs de mes enquêtés décrivent 2011 comme une « préfiguration » de 2019. L’absence de réponses structurelles aux demandes étudiantes a contribué à entretenir un sentiment de frustration qui, combiné à d’autres formes d’injustice sociale, a débouché sur la révolte de 2019.
Les revendications produites par le mouvement étudiant ont su transcender le seul domaine éducatif pour amener une critique de l’ensemble du modèle néolibéral hérité de la dictature. Cette critique générale s’est accentuée en 2019, où le mécontentement était plus large et transversal, incluant des demandes sur la santé, les pensions et même un changement de Constitution.
Le lien entre les deux mobilisations est double. D’une part, de nombreux participants à l’estallido social de 2019 ont été formés politiquement dans les luttes étudiantes de 2011. D’autre part, les formes d’action directe, les assemblées territoriales, les cacerolazos, les cabildos[1] citoyens ou encore les occupations de l’espace public trouvent leurs racines dans les expérimentations antérieures, et notamment dans celles de 2011. La politisation des jeunes de la génération 2011 s’est ainsi transformée en un engagement plus large, déplaçant la contestation vers une critique globale du modèle chilien.
Trajectoires des militants de 2011 : entre ascension institutionnelle et oubli des subalternes
L’arrivée d’une nouvelle génération dans la politique institutionnelle est l’un des héritages directs du mouvement étudiant. En effet, dans les années qui ont suivi le cycle de mobilisations de 2011, plusieurs anciens dirigeants étudiants ont rejoint le Parlement et le gouvernement, créant ce que les médias ont appelé la « bancada estudiantil » (la « banque étudiante » ou « front étudiant ») au Congrès (Toro, 2021). Des figures médiatisées du mouvement, comme Camila Vallejo (PC), Giorgio Jackson (Revolución Democrática), Karol Cariola (PC) et Gabriel Boric (Izquierda Autónoma / candidat indépendant), tous porte-paroles centraux de la CONFECH, ont rapidement transformé leur capital politique en succès électoral. Dès 2014, ils ont été élus députés avec des scores significatifs, capitalisant sur la notoriété acquise pendant les mobilisations étudiantes. Beaucoup ont par la suite considéré cette trajectoire comme l’incarnation d’une nouvelle génération politique venant renouveler les élites déjà en place. Dix ans après le mouvement étudiant, Gabriel Boric est devenu le président le plus jeune de l’histoire du Chili, élu à 35 ans avec 55,9% des voix. Ce succès a consolidé l’ascension fulgurante d’une partie des anciens leaders étudiants dans l’appareil d’État.
Pourtant, cette trajectoire institutionnelle n’a pas concerné l’ensemble des militants qui avaient participé au mouvement. Plusieurs de mes enquêtés rappellent que cette histoire « héroïque » racontée par les médias, celle des leaders devenus députés ou ministres, est loin de représenter la diversité des expériences militantes de 2011. Ceux qui avaient adopté des postures plus radicales, refusé l’entrée dans les partis traditionnels ou organisé des formes d’action directe, ont souvent été relégués aux marges du récit collectif (Avendaño, 2014).
Alors doit-on considérer ce passage de la rue au Congrès par certains anciens dirigeants étudiants comme une victoire politique ou plutôt comme une récupération du mouvement par le même système qu’ils dénonçaient ? Si certains anciens leaders affirment continuer à défendre les intérêts populaires depuis leurs fonctions publiques, d’autres voix, comme celles de la plupart de mes enquêtés, dénoncent une certaine dérive vers la cooptation et la reproduction des logiques de pouvoir préexistantes.
Ambigüité de l’institutionnalisation : trahison ou continuité ?
L’ambiguïté de l’héritage de 2011 se cristallise autour de la question de l’institutionnalisation. Certains acteurs considèrent que la transition vers le champ politique traditionnel par certains militants a été une nécessité stratégique qui a permis d’obtenir des avancées concrètes au sein du système. D’autres y voient une forme de trahison ou de récupération du mouvement par les logiques de pouvoir néolibérales.
D’un côté, l’institutionnalisation est vue comme une tentative de continuité par ceux qui l’ont menée. La trajectoire de certains anciens dirigeants étudiants peut être lue au prisme de la dichotomie insider/outsider, telle que conceptualisée par Tarrow (1998). Pour Tilly (1978) et Pierson (1994), ce basculement dans le champ institutionnelle les transformerait en « activistes institutionnels », c’est-à-dire en individus qui ont réussi à accéder à des positions de pouvoir mais qui prétendent encore défendre les causes des mouvements sociaux.
En effet, ces anciens dirigeants étudiants ont alors cherché à porter les demandes du mouvement étudiant au Parlement et au gouvernement, considérant que leur présence dans ces instances était une « stratégie d’insider » pour transformer le système de l’intérieur (Donoso, 2016), ce que reconnaissent certains militants interrogés. Pour eux, la réussite du mouvement se trouve dans la transformation sociale qui a permis l’ouverture d’une nouvelle culture de l’activisme et de renforcer d’autres luttes sociales. En 2015, l’obtention de la « gratuité » de l’éducation pour les 60% les plus pauvres de la population étudiante sous le deuxième gouvernement Bachelet (2014-2018) est également perçue comme un succès concret du mouvement.
Mais d’un autre côté, l’institutionnalisation est largement perçue par une partie du mouvement comme une trahison qui a dilué les objectifs initiaux et la radicalité des demandes. Comme le souligne Tarrow (1989 ; 1998), une trop grande proximité avec les institutions peut conduire à une absorption progressive de leur logique au risque d’un affaiblissement des revendications initiales. Dans le cas chilien, on observe que certaines revendications radicales portées par les secteurs les plus critiques du mouvement étudiant ont été progressivement diluées, au profit de compromis plus modérés portés par ceux qui ont accédé au pouvoir. De nombreux militants ont le sentiment que les leaders se sont servis du mouvement comme d’un « tremplin politique », abandonnant le « monde social » une fois au Congrès (Thielemann Hernández, 2020). Cette perception est renforcée par le fait que les gouvernements dirigés par d’anciens leaders étudiants n’ont pas introduit de changements majeurs et sont même perçus comme renforçant certains aspects du modèle néolibéral.
L’institutionnalisation peut alors être vue comme une stratégie de survie du mouvement et un facteur de normalisation, voire de dépolitisation de ses ambitions les plus radicales. À travers les récits des oubliés du mouvement, ce mémoire met en lumière ces tensions qui demeurent encore d’actualité dans le Chili contemporain.
[1] Le terme « cabildo » fait référence à un type d’assemblée populaire. Dans le contexte des mouvements sociaux chiliens, et notamment du processus constituant, les « cabildos » ont été des espaces de rencontre et de discussion où l’idée d’une Assemblée Constituante a été débattue.