Dossier Chili_7 : Expansion et essoufflement du mouvement étudiant

Dossier Chili Mouvements sociaux & Identité

L’ampleur, la durée et la résonance sociétale du mouvement étudiant lui ont permis de dépasser son cadre initial pour devenir le symbole d’un mécontentement du modèle néolibéral. Néanmoins, cette expansion a également révélé des tensions structurelles et idéologiques internes qui ont limité sa capacité de transformation politique à long terme.

De la revendication sectorielle à une convergence des luttes inachevée

Les revendications formulées dès les premières mobilisations, telles que la gratuité de l’éducation et la fin du profit dans le secteur éducatif, ont très rapidement pris une portée universelle. La dénonciation de l’éducation comme un bien marchand a servi de point d’ancrage pour articuler des critiques plus globales contre le modèle de démocratie néolibérale chilien. Ce cadre de contestation a permis au mouvement étudiant de fédérer des acteurs divers aux luttes pourtant disparates.

Au moment des mobilisations, beaucoup espéraient que la mobilisation étudiante soit le point de départ d’un mouvement social plus large, capable d’agréger les revendications des travailleurs, des mouvements environnementaux, des peuples autochtones, des pobladores et des féministes. Cet élargissement s’est d’ailleurs traduit par une coopération avec d’autres secteurs sociaux : travailleurs portuaires ou du secteur minier, enseignants, parents d’élèves, associations de pobladores[1] et municipalités.

Cependant, cette convergence est restée largement inaboutie. Sergio Grez (2012) rappelle dès 2012 que la tentative d’articulation entre les étudiants et d’autres secteurs sociaux était fragile. Il soulignait alors une différence majeure entre les mouvements du XXe siècle et celui de 2011. Alors que dans les années 60-70 le mouvement étudiant chilien était étroitement lié au mouvement ouvrier, en 2011, le soutien populaire fut majoritairement « sympathique mais diffus », sans véritable articulation organique.

Le mouvement de 2011 a bien mis à l’agenda public les problèmes structurels du néolibéralisme chilien, mais il n’a pas su fédérer durablement les autres secteurs sociaux dans une lutte commune. Pour Grez, plusieurs raisons expliquent cette incapacité à faire converger les luttes. D’une part, le champ social chilien depuis la dictature a été fracturé. D’autre part, les travailleurs se sont portés méfiants envers des organisations étudiantes, souvent perçues comme issues de milieux privilégiés ou liés aux partis politiques. Les alliances avec les syndicats ou les travailleurs ont alors été ponctuelles, souvent limitées à des journées nationales de mobilisation. Les revendications des mineurs, des pobladores ou des travailleurs précaires n’ont pas été véritablement intégrées à l’agenda étudiant.

L’intégration de la FEMAE (Federación Mapuche de Estudiantes) au sein de la CONFECH a également marqué une étape importante dans cette tentative de convergence, inscrivant la lutte éducative dans une dimension ethnique, culturelle et territoriale. Cette reconnaissance mutuelle des luttes a permis aux étudiants mapuches de porter des revendications spécifiques (éducation interculturelle, reconnaissance de la langue mapudungun, décolonisation des savoirs), tout en participant à une contestation partagée du système éducatif marchand.

Le terme de « pueblo » (« peuple ») s’est ainsi imposé dans les discours militants comme un symbole performatif d’unité, opposé à la figure individualiste du citoyen néolibéral (Montoni, 2018). Ce processus a favorisé l’apparition dans l’espace public de voix subalternes et de positions jusque-là absentes ou « invisibilisées ».


Une unité de façade ou une hétérogénéité stratégique ?

Si une certaine convergence des luttes a existé sur le plan discursif et symbolique, elle masquait une hétérogénéité importante en termes de stratégies et d’idéologies.

Comme mentionné précédemment, l’usage de la violence était un véritable point de tension au sein du mouvement. Si la majorité des leaders publics refusaient d’assumer les actions des encapuchados, une minorité les considérait comme une réponse légitime à la répression, voire comme un outil stratégique pour attirer l’attention des médias.

Le mouvement de 2011 réunissait également une multitude d’acteurs aux objectifs parfois divergents, tant au sein des lycées qu’à l’université. L’ACES et la CONES, les deux grandes structures lycéennes, incarnaient ces tensions. Alors que la CONES adoptait une posture institutionnelle et dialoguante, ouverte aux partis politiques et aux négociations, l’ACES prônait l’autonomie et rejetait toute tentative de récupération politique, préférant l’action directe comme méthode d’organisation (Brook, 2012). La CONES cherchait la « transversalidad » en établissant des relations étroites avec d’autres acteurs sociaux, tandis que l’ACES restait plus isolée en raison de sa posture anti-partisane. Une dynamique similaire s’observait à l’intérieur de la CONFECH. Si cette dernière incarnait la vitrine visible du mouvement étudiant chilien sur le plan national, elle était également dominée par des fédérations issues des universités dites « traditionnelles », notamment l’Université du Chili, la Pontificia Universidad Católica et l’Université de Santiago. La CONFECH était alors dominée par des « cuadros » (« cadres ») politiques, comme des militants du Parti Communiste, de la Izquierda Autónoma ou de Revolución Democrática, qui exerçaient une forte influence sur l’agenda politique du mouvement.

Cette concentration de pouvoir dans les mains de militants issus de formations politiques traditionnelles a pu susciter un sentiment de trahison chez les militants de base, notamment ceux issus de milieux plus précaires. Le passage rapide de certains leaders étudiants vers la sphère parlementaire (Boric, Vallejo, Cariola et Jackson) a parfois été perçu comme une forme de cooptation, renforçant le fossé entre ceux qui défendaient une transformation « par en bas » et ceux qui aspiraient à un changement institutionnel. Un sentiment d’exclusion des espaces décisionnels a alors pu se faire ressentir parmi les étudiants issus d’universités moins prestigieuses, souvent privées ou en situation de précarité.

Cette marginalisation a donné lieu à l’apparition de collectifs critiques, dont le plus significatif fut celui des « sin FECH »[2]. Le collectif sin FECH s’est constitué à partir d’universités publiques souvent moins visibles médiatiquement, moins dotées économiquement et socialement, comme la UTEM, l’Université Arturo Prat ou l’Université de Playa Ancha, qui souhaitaient alors porter une voix autonome, issue des « secteurs précarisés de l’éducation ». Une véritable opposition idéologique et structurelle a alors émergé. La sin FECH reprochait à la CONFECH d’être captée par les élites politiques, notamment les jeunesses du PC (« la Jota ») et du PS. Ce collectif s’est alors structuré en réponse à l’hégémonie des grandes fédérations étudiantes, accusées de parler au nom du mouvement tout en ignorant les réalités militantes des établissements précarisés. L’opposition entre ces deux lignes stratégiques se cristallisa lors de certains événements clés, notamment au moment où le collectif sin FECH réalisa une funa[3] contre le ministre Joaquín Lavín. Cette action symbolique de dénonciation, organisée par plus de 300 étudiants, fut immédiatement condamnée par les figures dirigeantes de la CONFECH telles que Camila Vallejo et Giorgio Jackson.

La sin FECH a ainsi porté une critique de classe et une exigence de reconnaissance pour les étudiants issus de milieux populaires, en lutte dans des établissements peu médiatisés. Elle a représenté une forme d’auto-organisation politique opposée aux hiérarchies établies dans le mouvement étudiant. La sin FECH a mis en lumière une fracture interne au sein du mouvement étudiant, entre d’un côté une direction nationale médiatisée, souvent politisée dans les cadres partisans, et de l’autre une base militante dispersée, mobilisée mais peu représentée.

Cette fracture interroge sur les limites structurelles du mouvement de 2011 à produire une unité réelle au-delà d’un front symbolique. Elle met en lumière un enjeu central : qui parle au nom du mouvement, et pour qui ? L’initiative de la sin FECH rappelle que la représentativité est aussi un enjeu de pouvoir dans les mouvements sociaux et que les « vainqueurs symboliques » ne sont pas toujours ceux qui ont construit le mouvement depuis la base.


L’essoufflement du mouvement

Malgré la massivité du mouvement, ce dernier a fini par s’essouffler progressivement.

Un premier élément déterminant dans cet affaiblissement fut la fatigue militante. Les grèves prolongées et les occupations de lycées et d’universités ont engendré une forme d’épuisement physique et émotionnel parmi les étudiants. Même les militants les plus engagés finissent par atteindre un point de saturation. Comme le rappelle de nombreux enquêtés, les longues occupations ont été extrêmement prenantes. Cette fatigue s’accompagnait également d’un coût matériel important pour les étudiants et leurs familles. Comme l’ont décrit plusieurs enquêtés, il fallait continuer à payer les mensualités des universités malgré les grèves, ce qui rendait la mobilisation difficile à maintenir sur le plan économique. Cette fatigue, cumulée à la pression académique et aux obligations économiques, a contraint nombre de familles à mettre fin à leur soutien actif, faute de pouvoir continuer à payer les frais de scolarité dans des établissements paralysés.

À cette fatigue s’est ajoutée une frustration croissante face à l’absence de résultats tangibles. Bien que les revendications aient été largement diffusées dans l’espace public et qu’un consensus ait émergé autour de la nécessité de réformer l’éducation chilienne, aucune victoire concrète majeure ne fut obtenue. Cela a alimenté le scepticisme sur l’efficacité réelle du mouvement. Certains enquêtés évoquent un « desgaste » (« usure ») face à l’immobilisme politique. Bien que le mouvement ait obtenu un large soutien populaire et ait repositionné la question éducative dans l’agenda public, il n’y a pas eu de négociations réussies. A la différence de 2006, où une réforme législative avait clos le cycle de protestation, en 2011, le mouvement s’est essoufflé de lui-même.

L’essoufflement trouve également sa source dans des erreurs stratégiques et un manque de maturité politique. Plusieurs enquêtés estiment que certains leaders étudiants ont refusé de négocier à des moments opportuns, par volonté de maintenir une position intransigeante autour de la gratuité universelle. Un enquêté parle d’une forme d’« infantilismo político » (« infantillisme politique ») et reconnaît que « en algún momento se cometió el error de no negociar cuando había condiciones »[4]. Ce refus de compromis a freiné la capacité du mouvement à consolider des avancées même partielles.

Parallèlement, l’intégration rapide de figures comme Vallejo, Boric ou Jackson vers les sphères institutionnelles, d’abord au Parlement, puis au gouvernement, a cristallisé une fracture entre base et élite, et entre action sociale et carrière politique. Cette transition du militantisme de rue vers la politique institutionnelle a suscité un sentiment d’exclusion chez certains militants qui sont restés dans les territoires, souvent sans relais médiatique ou politique. Pour d’autres, cela a laissé une impression de trahison implicite et de perte du lien avec les bases du mouvement.

Comme mentionné précédemment, le mouvement a aussi été fragilisé par ses propres divisions internes, notamment entre les différentes organisations. Les désaccords idéologiques et tactiques entre une gauche plus institutionnelle et une autre plus radicale ont compliqué la coordination et réduit l’efficacité du front étudiant.

Pour conclure, l’essoufflement du mouvement étudiant de 2011 peut s’interpréter comme le produit d’une série de dynamiques structurelles et symboliques, telle que la difficulté à convertir la rue en réformes concrètes, la captation des leaders par le champ institutionnel, la désarticulation interne, et une profonde remise en question du sens de la mobilisation dans un système politique perçu comme sourd, voire hostile. Pourtant, loin d’être sans lendemain, cette expérience militante a laissé une empreinte durable sur la subjectivité politique de toute une génération, comme en témoigne son rôle déclencheur dans l’estallido social de 2019. L’échec apparent du mouvement de 2011 a aussi été une école de politisation, de mémoire collective et d’apprentissage stratégique.


[1] Au Chili, le terme ‘pobladores’ fait historiquement référence aux habitants des poblaciones, des quartiers populaires apparus principalement dans la seconde moitié du XXe siècle à la suite de migrations internes et de processus d’urbanisation accélérés. Ces quartiers se sont souvent formés à la suite de saisies de terres, où des familles à faibles revenus ont occupé illégalement des terrains pour y construire leur maison. Les movimientos de pobladores (mouvement des pobladores), qui a émergé dans ce contexte, a été un acteur social clé dans la lutte pour un logement décent et l’accès aux services de base, se mobilisant par le biais de saisies de terres et d’autres actions collectives pour exiger des solutions de logement de la part de l’État. Au début de la dictature militaire, le mouvement des pobladores, qui occupaient illégalement des terres, a été démantelé et nombre de ses dirigeants ont été tués ou arrêtés.

[2] sin FECH: « sans FECH », en opposition à la CONFECH (‘con’ signifiant également « avec » en espagnol). La sin FECH était une désignation ironique et un groupe informel qui a émergé au sein du mouvement étudiant chilien de 2011 et qui visait à marquer une distance et un désaccord avec le bloc dominant de la CONFECH.

[3] Le mot ‘funa’ vient de la langue mapudungún et signifie « pourri » ou « décomposé ». Au Chili, une ‘funa’ désigne un acte de dénonciation publique, souvent par le biais des réseaux sociaux, qui vise à discréditer une personne ou une entité, en l’exposant au mépris public pour de prétendues actions négatives ou un comportement immoral (Schmeisser C., 2019).

[4] « à un moment donné, l’erreur a été commise de ne pas négocier lorsque les conditions étaient réunies. »

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