Fresque

Matongé ou la gentrification à Bruxelles

Actualité Société
Texte écrit pour le numéro 3 de la revue trimestrielle La Beïbyz. 
Pour acheter la revue : Éditions Bavardes

« Oh, un nouveau bar branché vient d’ouvrir ! Trop bien, ça va dynamiser le quartier. »

Depuis quelques années déjà, nous pouvons observer un quartier de Bruxelles se transformer et beaucoup se réjouir de ce changement qui va « revitaliser » le quartier. Ce quartier, c’est Matongé. Un nom qui n’est pas anodin car « Matongé », c’est aussi le nom d’un quartier de Kinshasa, capitale de la RDC. À Bruxelles, c’est là que se retrouvent les Africains de la diaspora, notamment congolaise. Coincé entre les vitrines ultra-chics du quartier de la Toison d’Or et de l’avenue Louise, on y trouve des salons de coiffure afro, des magasins de cosmétique, des restaurants, des boutiques de wax, des boutiques de perruques… C’est d’ailleurs là où je vais acheter mes produits pour mes cheveux « afro ». Bref, comme beaucoup le considèrent, Matongé c’est LE quartier africain / congolais de la capitale de l’Europe. Mais cette vitalité dérange.

Ces derniers mois, Matongé a été victime d’une politique de répression policière acharnée : vagues de contrôles policiers massives, rafles et fermetures administratives, notamment dans la galerie commerçante. Résultat ? Cette massive présence policière a instauré un climat  de peur chez les client.es, menaçant le chiffre d’affaires des commerçant.es à la veille des fêtes de fin d’année, une période cruciale pour elleux. Bien que cette action ait été de très grande envergure (200 policiers mobilisés le 22 novembre 2025), la présence policière est constante dans le quartier depuis les années 2000. Les politiques se succédant ont perpétué un contrôle néo-colonial du quartier : arrêtés autorisant des contrôles d’identités systématiques (et donc le contrôle au faciès), discours paternalistes et gestion sécuritaire permanente. En 2019, le bourgmestre écolo d’Ixelles parlait même de la nécessité de « déghettoïser l’espace ».

Mais pourquoi Matongé vit-il toute cette violence ? Pour les habitant.es et collectifs du quartier, tout cela s’inscrit dans à un projet de gentrification du quartier en place depuis déjà plusieurs années. Derrière les mots doux comme « revitalisation » ou « mixité sociale », on y trouve un embourgeoisement du quartier servant à effacer une identité jugée trop visible, trop noire, trop populaire. On tente d’effacer une identité qui dérange et d’expulser silencieusement les populations racisées et précaires qui font vivre Matongé. On utilise alors la rhétorique de la « mixité sociale » pour remplacer les populations historiques du quartier par des classes intermédiaires attirées par l’image d’un quartier « multiculturel » mais pacifié, un exotisme contrôlé, sans aspérités et bien intégré au quartier chic de la Toison d’Or. Un exemple bien parlant : en 2016, la bourgmestre MR d’Ixelles tente de rebaptiser Matongé en « Quartier des Continents », un nom neutre, vide et dépolitiser. Cela démontre une véritable volonté politique d’effacement de l’identité et de la mémoire congolaise du quartier.

Et pourquoi Matongé spécifiquement ? Parce que ce quartier est situé entre le quartier européen et l’avenue Louise. Avec la flambée des prix des loyers, cela pousse certains habitants de ces Aquartiers vers d’autres quartiers de Bruxelles. La place de Londres devient petit à petit un spot branché rattaché à Matongé, principalement fréquenté par des eurocrates. Pendant ce temps, les petits commerçants du quartier, majoritairement locataires de leurs locaux, vivent dans une précarité permanente. Une hausse de loyer, et c’est la fermeture assurée, remplacée par des enseignes plus riches et bankables.

Si d’autres quartiers bruxellois ont connu ou connaissent un phénomène de gentrification similaire, comme les Marolles, Tour & Taxi, le Parvis de Saint-Gilles, ce n’est pas sans rappeler également ce qu’il se passe actuellement dans quelques quartiers parisiens tels que Château d’Eau au cœur de la Goutte d’Or. À Château d’Eau, un arrêté préfectoral impose aux salons de coiffure afro de baisser le rideau à 20h. Pour limiter « les nuisances sonores, les attroupements et les odeurs de produits ». Difficile de ne pas penser au tristement célèbre discours de Jacques Chirac en 1991 sur « le bruit et l’odeur » des immigrés africains. Trente ans plus tard, la présence racisée est toujours perçue comme une nuisance. On parle de tranquillité publique, mais on organise des couvre-feux raciaux déguisés. On étouffe des économies racisées, on criminalise des usages populaires de l’espace, on nettoie sans jamais le dire franchement.

On nous vend la gentrification comme une « revalorisation » du territoire ou comme une « revitalisation urbaine ». Mais on a plutôt affaire à une recomposition violente de la ville : on nettoie, on repeint, on augmente les loyers, et on pousse dehors celles et ceux qui faisaient vivre le quartier. Ce n’est pas juste une histoire de bâtiments rénovés ou de nouveaux bars « cool ». C’est un processus qui transforme un lieu populaire en décor aseptisé, pensé pour des classes plus riches, plus blanches, plus désirables aux yeux des pouvoirs publics. À Matongé, ça se traduit par la disparition progressive de commerces qui ne vendaient pas seulement des produits, mais des liens, des endroits où on se retrouvait, où on s’entraidait, où les cultures circulaient. Fermer ces lieux, ce n’est pas « moderniser » le quartier, c’est casser un tissu social vivant.

Matongé devient alors le miroir du malaise postcolonial bruxellois, une ville qui se vante de sa diversité tant qu’elle reste sous contrôle, folklorisée, encadrée, et surtout pas trop visible ni trop revendicative. La diversité oui, mais seulement quand elle ne dérange pas l’ordre économique et racial. À Matongé, on tente de faire disparaître une manière d’habiter la ville, une urbanité créole, populaire et subalterne, qui échappe aux codes bourgeois. La gentrification permet alors de transformer une ville vécue en ville vitrine, une culture vivante en folklore contrôlé. Comme Mathieu Van Criekingen nous le rappelle, la ville n’est pas neutre ou consensuelle. Produire la ville est un rapport de force. La gentrification ne transforme pas la pauvreté en richesse, elle déplace la richesse et organise la dépossession. Pendant que certains s’approprient l’espace, d’autres en sont dégagés socialement, économiquement ou symboliquement. Dans une ville obsédée par « l’attractivité », on oublie la question la plus simple : attractif pour qui ?

Pour Mathieu Van Criekingen, revendiquer le droit à la ville populaire, c’est défendre tout ce qui fait ressource pour les classes dominées : le logement, les solidarités, les commerces de proximité, les usages quotidiens de l’espace. Défendre Matongé, ce n’est pas refuser le changement, c’est refuser une ville qui exclut, qui efface, qui repeint par-dessus les histoires et identités. C’est affirmer que les quartiers populaires n’ont pas à disparaître pour que la ville « aille mieux ». La ville va mieux quand celles et ceux qui la font vivre peuvent y rester.


Sources

Adelphite France. «Lisser un quartier, défriser une économie.» 30/08/2025.

Baldé, Aliou. «Matonge ne doit pas disparaîtrePolitique Revue belge d’analyse et de débat 13/11/2025.

Bruxelles Dévie. «Matongé sous pression : une série de rafles et de fermetures administratives frappe le quartier.» 12/09/2025.

Casier, Charlotte. «« Faire de la place. » Les migrants européens aisés et la transformation du quartier Solvay (Bruxelles)Territoire en mouvement Revue de géographie et d’aménagement. 2021.

Criekingen, Mathieu Van. «La ville est un champ de batailleLava 22/12/2017.

Elst, Martin Vander. «Le « Quartier des continents », stade suprême de la gentrificationBruxelles Panthères 17/06/2016..

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