En 1992, le politologue Francis Fukuyama annonçait la « fin de l’Histoire », entendue comme l’aboutissement idéologique de l’humanité dans la démocratie libérale et l’économie de marché[1]. Trois décennies plus tard, cette thèse ne tient plus. Le retour de la guerre de haute intensité, la multiplication des interventions armées et l’érosion du droit international semblent indiquer non pas une fin, mais une reconfiguration profonde de l’Histoire.
Vous l’avez sûrement suivi comme moi, en ce début d’année, ce 03 janvier 2026, Trump a bombardé le Venezuela et a kidnappé son président, Nicolás Maduro. Au-delà de cet événement spectaculaire, on peut se poser la question de la fin d’un ordre international hérité de la Seconde Guerre mondiale et basé, en théorie, sur le droit, la souveraineté des États et le multilatéralisme. Entrons-nous donc dans une nouvelle ère, dominée par la logique des rapports de force et des sphères d’influence ?
Les Etats-Unis et leurs interventions militaires
Ce n’est, bien entendu, pas la première fois que les États-Unis font preuve d’ingérence en Amérique latine[2]. Mais jusqu’ici, ces interventions étaient presque toujours accompagnées de justifications telles que la lutte contre le communisme, la défense de la démocratie, la protection des droits humains ou bien la stabilisation régionale. Cependant, en ce début d’année 2026, le discours change radicalement. L’administration Trump ne cherche plus à cacher ses intentions derrière de telles valeurs universelles. L’administration Trump admet intervenir pour sécuriser son accès au pétrole (le Venezuela possède les plus grandes réserves au monde connues). Cette évolution est révélatrice d’un glissement idéologique majeur.
L’opération au Venezuela n’est pas anodine. En 2025, les États-Unis sont intervenus militairement de manière directe ou indirecte de nombreuses fois (Nigeria, Iran, Yémen, Syrie, Irak et Somalie). La marine américaine a également mené de nombreuses frappes d’embarcations dans les Caraïbes, officiellement contre le narcotrafic, causant de lourdes pertes humaines. Parallèlement, l’administration Trump a multiplié les déclarations menaçantes à l’égard de plusieurs États jugés hostiles ou stratégiquement sensibles (Iran, Colombie, Mexique, Cuba, et même le Groenland, territoire autonome relevant du Danemark).
Quid de la politique étrangère étatsunienne : entre isolationnisme et interventionnisme
Historiquement, la politique étrangère étatsunienne oscille entre deux stratégies : le repli sur soi et l’expansionnisme. La récente république états-unienne va chercher à étendre son territoire et cela marque le début de l’interventionnisme étatsunien du XIXème siècle. Par exemple, les États-Unis vont entrer en guerre contre le Mexique (1836-1845) et vont gagner de nouveaux territoires (actuels Nouveau-Mexique, Arizona et Texas). Au cours du XXème siècle, le pays devient une puissance mondiale. Les États-Unis se développent militairement et se lancent dans le colonialisme au-delà de leurs frontières. C’est le début de la « big stick diplomacy« [3]. L’impérialisme étatsunien va naître à travers la guerre contre l’Espagne, et aux Philippines[4]. Sous Theodore Roosevelt, la doctrine Monroe[5] est transformée en justification d’interventions directes dans l’hémisphère occidental[6], au nom de la stabilité et de la suprématie américaine[7]. Elle devient alors un outil de domination régionale.
Avant la Première Guerre mondiale, les États-Unis se tiennent à l’écart des affaires européennes et n’interviendront qu’en 1917 dans la guerre. Par la suite, ils n’entreront même pas dans la Société des Nations (ancêtre de l’ONU), cela marque le retour de la politique isolationniste américaine. A la sortie de la Seconde Guerre mondiale, les États-Unis rejettent l’isolationnisme et adoptent la « politique de la porte ouverte » (“open door”) pour contraindre les Etats à ouvrir leurs économies et commercer et acheter aux Etats-Unis. Durant la Guerre froide et le début du XXIe siècle, les États-Unis vont prendre le rôle de « gendarme du monde » (Guerre au Vietnam, soutien aux freedom fighters en Afghanistan, intervention sur l’île de la Grenade en 1983 pour contenir la révolution, coup d’état orchestré par la CIA au Chili en 1973, intervention militaire en Afghanistan en 2001 et en Irak en 2003…). Après la Guerre froide, un nouvel équilibre semblait émerger, basé sur le multilatéralisme, des institutions internationales et la mondialisation économique. Même les retraits militaires récents en Irak et Afghanistan pourraient être interprétés comme un retour progressif à une forme de retenue. Néanmoins, le second mandat de Donald Trump remet profondément en cause cette lecture.
La « doctrine Donroe » : un tournant hémisphérique
La « doctrine Donroe » (contraction de Monroe et Donald Trump), aussi appelée « corollaire Trump »[8], repose sur l’idée que l’hémisphère occidental doit être placé sous contrôle direct des États-Unis. La dernière stratégie de sécurité nationale américaine[9] explicite clairement que la priorité stratégique de Washington n’est plus globale, mais d’abord continentale. Le continent américain n’est plus présenté comme une région parmi d’autres, mais comme un espace stratégique vital devant être placé sous influence directe des États-Unis. Cette stratégie vise à empêcher toute puissance extérieure (notamment la Chine et la Russie) d’y exercer une influence significative sur ces pays-là. L’intervention au Venezuela s’inscrit donc pleinement dans ce contexte-là. La « corollaire Trump » a pour objectif de limiter l’émergence ou le maintien d’États souverainistes, hostiles ou simplement non alignés sur le continent américain, et de sécuriser l’accès aux ressources naturelles essentielles. Ainsi, le Venezuela pourrait n’être qu’un début. L’Iran apparaît comme la prochaine cible probable, dans un contexte de soulèvement populaire massif et de rivalités régionales exacerbées. La chute du régime iranien affaiblirait durablement les réseaux d’influence régionaux de Téhéran (soutien des groupes armés en Syrie, au Liban et Yémen), au bénéfice des États-Unis, d’Israël et de plusieurs puissances du Golfe (Arabie Saoudite, EAU, Qatar et Turquie).
Vers un nouvel ordre mondial ?
Pendant près d’un demi-siècle, les relations internationales ont été structurées par la logique de la Guerre froide. Le monde était organisé autour de deux pôles antagonistes, l’Est vs. l’Ouest, respectivement avec à sa tête l’Union soviétique et les États-Unis[10]. La chute de l’URSS en 1991 marque une rupture majeure. Pour la première fois depuis la Seconde Guerre mondiale, il n’existe plus de contrepoids stratégique global à la puissance américaine. Cette disparition ouvre une période que certains ont qualifiée d’« unipolaire », dominée par les États-Unis, mais aussi par l’espoir d’un monde davantage régulé par des règles communes. Les années 1990 et 2000 voient ainsi l’essor du multilatéralisme. On assiste alors à un renforcement des institutions internationales, une multiplication des accords commerciaux, un élargissement de l’Union européenne et une montée en puissance de l’Organisation mondiale du commerce. La mondialisation économique est alors pensée comme un vecteur de pacification. L’interdépendance des économies rendrait la guerre trop coûteuse pour être rationnelle[11]. Dans ce contexte émergent également de nouveaux pôles de puissance, regroupés notamment sous l’acronyme « BRICS ». Leur ascension nourrit l’idée d’un monde multipolaire, où aucun État ne serait en mesure d’imposer seul sa volonté, et où les équilibres se construiraient par la négociation et la coopération.
Or, cette promesse multilatérale n’a jamais été pleinement tenue. Les institutions internationales ont montré leurs limites, aussi bien dans la prévention des conflits que dans la régulation des crises économiques. Et surtout, le retour assumé de la force comme instrument central de la politique étrangère américaine, sous le second mandat de Donald Trump, semble refermer cette parenthèse.
L’intervention au Venezuela illustre ce basculement. Si cette intervention peut faire penser à la capture de Saddam Hussein par les Etats-Unis, en 2003, en Irak, il faut noter quelques différences majeures. Bien que dans les deux cas, il n’y ait pas eu de mandat des Nations Unis pour autoriser l’intervention (devenant, de facto, illégales selon le droit international), en 2003, les Etats-Unis avaient tout de même la volonté de jouer le jeu du multilatéralisme. Ils avaient essayé de convaincre le Conseil de sécurité de l’ONU que l’Irak possédait des armes chimiques et de destruction massive, en fabricant des preuves (s’avérant fausses)[12]. Néanmoins, en ce début d’année, les Etats-Unis n’ont pas pris la peine d’informer le Conseil de sécurité de l’ONU et pas même leur propre Congrès (ce qui contrevient à la Constitution même du pays).[13]
Aujourd’hui, il semblerait que le droit international et le multilatéralisme sont relégués au second plan. La logique qui prévaut est celle du rapport de force. Le monde semble s’orienter vers une recomposition impériale. Les grandes puissances telles que les États-Unis, la Russie et la Chine, mais aussi certaines puissances régionales comme la Turquie ou Israël, cherchent à consolider ou étendre leurs zones d’influence : Europe de l’Est pour Moscou, Taïwan pour Pékin, Proche-Orient pour Ankara et Tel-Aviv, Amériques pour Washington. Ce modèle rompt avec l’idéal d’un ordre international fondé sur des règles universelles. Il renoue avec une vision réaliste des relations internationales, où les États les plus puissants imposent leur volonté aux plus faibles et se partagent le monde selon leurs intérêts.
L’Europe face à ses contradictions
Traditionnellement, la puissance américaine s’est exercée à travers un réseau dense d’alliances. Depuis 1945, les États-Unis ont cherché à asseoir leur leadership, à la fois par la force militaire, mais aussi par la construction de coalitions durables, en particulier avec les démocraties libérales occidentales (OTAN, partenariats transatlantiques, accords commerciaux). Même lorsque Washington imposait ses priorités, il s’efforçait généralement de les légitimer par une consultation de ses alliés. Ce leadership se voulait hégémonique, mais coopératif. Mais Donald Trump rompt avec cette tradition. Dès son premier mandat, il remet en cause le principe même de solidarité entre alliés, dénonçant le « coût » des engagements américains et accusant ses partenaires de profiter de la protection des États-Unis sans contrepartie suffisante. Le second mandat approfondit cette logique. Les alliés ne sont alors plus des partenaires privilégiés, mais des acteurs sommés de s’aligner ou de s’effacer.
Face à l’intervention au Venezuela, les puissances européennes sont restées remarquablement silencieuses. Ce silence interroge. Depuis des décennies, l’Europe s’est construite dans l’ombre du parapluie sécuritaire américain. Sa dépendance militaire et stratégique limite aujourd’hui sa capacité à s’opposer frontalement à Washington. Cette situation place l’Europe sous une véritable épée de Damoclès stratégique. L’Europe peut-elle encore peser dans un monde où son principal allié remet en cause les règles qu’elle a contribué à promouvoir ? Est-elle capable de défendre ses intérêts et ses valeurs sans l’appui américain ? L’Europe va-t-elle défendre les principes du droit international, au risque de fragiliser l’alliance transatlantique, ou bien accepter leur érosion tant que ses intérêts immédiats sont préservés ?
Sommes-nous donc à l’aube de la fin de l’ordre international né en 1945 ? Celui qui repose sur la souveraineté des États, l’interdiction du recours unilatéral à la force et le rôle central des institutions internationales ? Ces institutions existent toujours, mais pour combien de temps encore ? Leur légitimité et leurs moyens sont fragilisés, notamment par le retrait massif des États-Unis de nombreuses organisations internationales. Le droit subsiste, mais la force semble de plus en plus dicter ses conditions. En définitive, la « doctrine Donroe » n’invente peut-être rien de radicalement nouveau. Elle révèle plutôt une réalité longtemps masquée, celle d’un monde où la puissance militaire et économique prime sur les normes, et où la souveraineté des États faibles reste conditionnelle. Nous n’assistons donc peut-être pas à la naissance d’un nouvel ordre, mais peut-être plus à la reconnaissance explicite d’un monde qui ressemble, à bien des égards, à celui des empires et des sphère d’influence de la fin du XIXe siècle ou de la Guerre froide.
Sources (à lire pour approfondir) :
Blumenthal, Paul. «This Is Trump’s New World Order.» Huffpost 07 Janvier 2026. <https://www.huffpost.com/entry/donald-trump-venezuela-maduro_n_695e6847e4b06463f540840a>.
Chatterjee, Nandika. «The 200-Year-Old Foreign Policy Vision Underlying Trump’s ‘Donroe Doctrine’.» Time 07 Janvier 2026. <https://time.com/7343795/trump-venezuela-monroe-doctrine-history/>.
Dodds, Klaus. «Géopolitique hémisphérique : comprendre la doctrine Trump.» Le Grand Continent 05 Janvier 2026. <https://legrandcontinent.eu/fr/2026/01/05/geopolitique-hemispherique-comprendre-la-doctrine-trump/>.
Jannic-Cherbonnel, Fabien. « »Les Etats-Unis sont devenus une menace pour l’ordre international qu’ils ont construit » : comment Donald Trump bouleverse le fonctionnement du monde.» Franceinfo 09 Janvier 2026. <https://www.franceinfo.fr/monde/usa/presidentielle/donald-trump/les-etats-unis-sont-devenus-une-menace-pour-l-ordre-international-qu-ils-ont-construit-comment-donald-trump-bouleverse-le-fonctionnement-du-monde_7726000.html>.
Joubeau, Antoine. «La doctrine « Donroe »: quand Donald Trump revendique la domination des États-Unis sur les Amériques.» TV5 Monde 06 Janvier 2026. <http://information.tv5monde.com/international/doctrine-donroe-donald-trump-revendique-la-domination-americaine-sur-les-ameriques-2804288>.
Le Grand Continent. «Donroe : le corollaire Trump à la doctrine Monroe.» Le Grand Continent 07 Décembre 2025. <https://legrandcontinent.eu/fr/2025/12/07/donroe-le-corollaire-trump-a-la-doctrine-monroe/>.
Ricardo, Rainer. «Avec la doctrine Donroe, l’hémisphère sera américain ou ne sera pas.» Le Devoir 06 Janvier 2026. <https://www.ledevoir.com/opinion/idees/945792/doctrine-donroe-hemisphere-sera-americain-ou-ne-sera-pas>.
Ruyssen, Arnaud. «Pourquoi la capture de Nicolás Maduro par les Etats-Unis chamboule-t-elle le monde ?» rtbf La Première 12 Janvier 2026. <https://www.instagram.com/p/DTa4P4_ldiA/>.
Schu, Adrien. Adrien Schu, chercheur en relations internationales : Donald Trump est «en train d’isoler les États-Unis». avec Théo Mouraby. Vert, le média. 09 Janvier 2026. <https://vert.eco/articles/adrien-schu-chercheur-en-relations-internationales-donald-trump-est-en-train-disoler-les-etats-unis>.
[1] La « fin de l’histoire » fait référence à l’un des livres influents écrits par Fukuyama. Cet ouvrage visait à proposer une nouvelle approche de la politique internationale après les grandes révolutions de la fin de la Guerre froide. Il anticipait la « fin de l’histoire » grâce à la généralisation du marché/capitalisme d’une part, et de la démocratie d’autre part. L’idée était qu’il n’y avait plus de motif majeur pour entrer en conflit, marquant par conséquent la fin de l’histoire.
[2] Au cours de ces dernières décennies, on peut citer : 1954, la CIA fait tomber le président du Guatemala Arbenz et fait entrer le pays dans une dictature militaire et une guerre civile qui causera plus de 200 000 morts. En 1964, les Etats-Unis soutiennent le coup d’état qui donne lieu dictature de plus de 20 ans. Le plan Condor de la CIA va permettre de déstabiliser le Cône Sud, en favorisant des coups d’état et l’établissement de dictatures militaires en Argentine, Uruguay, Chili et Pérou dans les années 70. On peut également penser à l’ingérence des Etats-Unis en République Dominicaine (1965), au Nicaragua (1985) et au Panama (1988).
[3] Cette expression a été utilisée par le 26e président des États-Unis, Theodore Roosevelt, pour décrire sa politique étrangère, notamment en Amérique latine et dans les Caraïbes. Roosevelt voulait faire des États-Unis une puissance mondiale et intervenir dans les affaires des pays voisins pour protéger les intérêts économiques et stratégiques américains.
[4] Le peuple cubain veut son indépendance de l’Espagne. Les États-Unis entrent alors en guerre contre le pays colonisateur. La guerre a duré environ quatre mois et s’est étendue aux autres colonies espagnoles, comme les Philippines, Porto Rico, Hawaï et l’Île de Guam, que les Etats-Unis considèreront comme leurs propres colonies.
[5] Formulée en 1823, la Doctrine Monroe visait initialement à empêcher toute ingérence européenne dans les jeunes États américains.
[6] Expression employée pour désigner le continent américain et les états insulaires qui l’entourent.
[7] Interventions militaires en République Dominicaine (1903 et 1904), au Nicaragua (1911) et à Haiti (1915).
[8] Donroe : le corollaire Trump à la doctrine Monroe, Le Grand Continent, 07/12/2025.
[9] La Stratégie de sécurité nationale publiée à la fin de l’année 2025 constitue un document clé pour comprendre la cohérence de la politique étrangère du second mandat Trump. Contrairement aux stratégies précédentes, qui multipliaient les priorités et les menaces globales, ce texte opère une hiérarchisation claire des intérêts américains. La priorité absolue y est donnée à l’hémisphère occidental.
[10] A noter que cette bipolarité ne comprenait pas l’ensemble du système international, peut en témoigner le mouvement des « non-alignés », incarné par des pays comme l’Inde, la Yougoslavie ou l’Égypte, qui contestaient déjà cette vision binaire du monde.
[11] Théorie libérale du « doux-commerce » provenant de Montesquieu.
[12] Lire mon article de blog sur la propagande des Etats-Unis autour de la guerre en Irak
[13] Pourquoi la capture de Nicolás Maduro par les Etats-Unis chamboule-t-elle le monde ?