Au sein du mouvement étudiant, une dynamique de radicalisation s’est progressivement mise en place, confrontée à d’importantes répressions gouvernementales et policières. La question de la radicalité a donc été au cœur de tensions internes au mouvement.
La radicalisation du mouvement
La radicalisation du mouvement trouve ses racines dans la frustrations des jeunes militants face à des institutions jugées illégitimes et sourdes à leurs revendications (Prognon, 2010). Le refus du gouvernement de reconnaître les étudiants comme interlocuteurs légitimes et de considérer la rue comme espace d’expression démocratique a paradoxalement renforcé l’intensité des mobilisations (Peñafiel, 2012). Dans les contextes de blocage politique, les marges de négociation tendent à se réduire, ce qui favorise des formes d’expressions plus conflictuelles (Combes, 2006) qui se manifestent par l’adoption de tactiques disruptives ou violentes (Medel Sierralta & Somma González, 2016 ; Aguilera Ruiz, 2012). Céré-Escribano (2018) note que le déni d’interlocution a ouvert la voie à de nouvelles subjectivités politiques jusqu’alors marginalisées.
Sur le terrain, cette radicalisation s’est exprimée à travers une multiplication de tactiques de confrontation. Ces formes transgressives ont parfois évolué vers des tactiques violentes, en particulier chez certains groupes militants se revendiquant de la gauche radicale ou de l’autonomie, qui ont substitué la notion de « révolution » à celle d’« insurrection », perçue comme plus concrète et ancrée dans leurs pratiques quotidiennes (Montoni, 2015 ; Pleyers, 2016). L’action directe devient alors une composante centrale de cette radicalité croissante (Breton, Jeppesen, Kruzynski, & Sarrasin, 2012).
Des formes d’action plus violentes ont émergé dans les marges du mouvement, notamment dans les cortèges finaux, autour desquels des groupes d’ « encapuchados »[1] (« cagoulés »), souvent jeunes et politisés à l’extrême gauche, engageaient des affrontements avec la police. Leur mode d’action se dirigeait surtout vers la dégradation de symboles urbains (abris-bus, mobiliers urbains, vitrines) et l’occupation la rue de façon plus disruptive (Di Méo, 2018). Cárdenas et Pérez (2017) considèrent les encapuchados comme les représentants d’une jeunesse mobilisée, marginalisée et exclue de la sphère publique.
Si ces pratiques « contestataires transgressives » (Auyero, 2001) plus violentes étaient minoritaires, elles ont suscité un traitement médiatique surdimensionné, reléguant les formes pacifiques à l’arrière-plan. Deux conséquences découlent alors de cette dynamique. D’abord, le mouvement va suivre une vague de criminalisation dans les médias traditionnels. D’un autre côté, la radicalisation du mouvement va donner lieu à l’appropriation d’un nouveau langage contestataire dans les contre-récits alternatifs. Ainsi, face à l’absence d’une véritable réponse politique, une partie du mouvement va estimer que la violence matérielle est une réponse nécessaire à la violence d’état.
Pour Montoni (2015), ce caractère insurrectionnel radical « se montre plus proche d’une conflictualité politique anarchiste qui prend progressivement le dessus sur le marxisme-guévarisme au sein de groupes radicaux ». Cette jeunesse radicale rejette l’idée de suivre un leader et mettent en avant les principes d’égalité et d’anti-autoritarisme. Leur organisation se base sur l’autogestion, la démocratie directe et l’horizontalité. Le pouvoir est perçu comme s’exerçant à travers l’action directe et non par la conquête du pouvoir étatique comme le viserait le marxisme classique. Enfin, la violence est ici rationalisée comme une stratégie de défense face à la répression policière.
La répression étatique du mouvement
Selon Medel Sierralta et Somma González (2016), les stratégies violentes sont plus fréquentes dans les mobilisations avec un faible nombre de participants ou dans des zones marquées par une faible institutionnalisation des luttes. Déjà avant 2011, les périphéries et surtout les territoires mapuches[2] connaissent des répressions plus violentes qu’ailleurs. La violence est alors à resituer dans un contexte particulier. Elle n’est pas le fait de groupes irrationnels, mais plutôt le produit d’un choix politique et situé face à une violence structurelle déjà présente dans la société chilienne (Di Méo, 2018). Dans le contexte chilien post-dictatorial, la répression des mouvements sociaux s’est manifestée de manière différenciée, ciblant particulièrement les groupes marginalisés. Les manifestants en territoire mapuche ont été confronté à une criminalisation spécifique et à une militarisation accrue de leur territoire.
Le « choc moral »[3] provoqué par la répression, notamment les blessures physiques infligées par les carabineros[4] (balles en caoutchouc, gaz lacrymogènes, mutilations oculaires) alimente une radicalisation des pratiques (Montoni, 2015 ; Prognon, 2010 ; Peñafiel, 2012). Cela légitime alors les stratégies défensives pour protéger les occupations, pour riposter aux charges policières ou pour perturber l’image publique du gouvernement (Di Méo, 2018). L’Etat va donc répondre avec des projets liberticides, comme le projet de « loi Hinzpeter »[5]. Ces initiatives sont alors interprétées comme un retour des pratiques autoritaires des années de dictature.
Fractures internes quant à la question de la violence
Loin d’être un sujet qui fait consensus, la question de la violence a créé des fractures internes au mouvement. Les témoignages récoltés par Di Méo (2019) identifient trois tendances principales : un courant majoritaire opposé à la violence mais tolérant envers ceux qui y recouraient ; un courant pragmatique acceptant la violence comme tactique dans certaines situations (défense des établissements, pression sur le gouvernement, médiatisation) ; et enfin un courant minoritaire considérant la violence comme un outil pleinement légitime de la contestation.
Les entretiens menés au sein de mon étude ont mis en lumière un clivage entre une gauche « dialoguante », représentée par des figures issues de partis plus traditionnels (Camila Vallejo, Ballesteros), et une gauche « extra-parlementaire », souvent opposée aux compromis politiques. Cette dernière, incarnée notamment par l’ACES ou certains leaders territoriaux, défend une vision autonome du militantisme, reposant sur la démocratie directe, l’auto-organisation et une défiance radicale vis-à-vis des institutions.
Des débats éclatent pendant les réunions de la CONFECH, mais la question ne sera jamais véritablement tranchée. Néanmoins, les jeunes s’accordent sur le compromis implicite de tolérer la violence comme outil de visibilité médiatique, tout en convergeant autour de la dénonciation de la répression policière (Di Méo, 2019 ; Prognon, 2010).
Né d’un terreau contestataire post-dictatorial, le mouvement s’est construit sur des formes d’organisation innovantes, une revendication centralisée autour de l’éducation, et une grande diversité de profils militants. La « génération 2011 », politisée très tôt, a su réinventer les modes d’action collective tout en réactivant les mémoires de lutte du pays. Mais derrière cette cohésion apparente, le mouvement fut aussi traversé par des tensions internes. Ces contradictions posent les bases d’une politisation à la fois intense, conflictuelle et formatrice.
Les prochains articles exploreront précisément cette politisation générationnelle, ses dynamiques internes, ses prolongements et ses limites.
[1] Les encapuchados sont des groupes de personnes qui, lors d’une manifestation, se couvrent partiellement ou entièrement le visage et/ou la tête afin de ne pas pouvoir être identifiable, pour des raisons politiques ou par crainte des forces de police. Étant donné que certains individus « cagoulés » ont pu agir violemment lors de manifestations pacifiques, ils arrivent qu’ils soient associés à des actes de vandalisme et d’autres types de désordre, détruisant des biens publics et privés. Lors de la vague de protestations latino-américaines de 2019, en raison de l’absence de lois sanctionnant la dissimulation du visage lors d’évènements de masse, il était courant de voir des individus et des groupes « cagoulés » issus de différents secteurs idéologiques participer activement aux manifestations.
[2] Le Wallmapu, appelé Araucanie par l’État chilien
[3] Terme introduit par James M. Jasper (1997), le « choc moral » est un processus cognitif et émotionnel qui encourage la mobilisation, provoqué par le changement soudain de l’environnement personnel ou public créant une vive réaction menant à l’action. Des individus ayant connus un « choc moral » seraient alors à même de rejoindre un mouvement social, en l’absence même de liens sociaux préexistants avec les membres de ce mouvement. Deborah Gould (2009) souligne que les chocs moraux peuvent radicaliser ou renforcer l’engagement de ceux qui sont déjà actifs dans un mouvement de protestation.
[4] Les carabineros sont une institution policière chilienne. Jusqu’alors relevant du ministère de la défense nationale, ils sont passés sous le contrôle direct du ministère de l’Intérieur à partir de 2011.
[5] Reprenant le nom du ministre de l’Intérieur chilien de l’époque, Rodrigo Hinzpeter, la loi Hinzpeter visait à réglementer et criminaliser de manière stricte l’action collective et les manifestations sociales. Elle a été proposée en 2011, au cœur des massives mobilisations étudiantes. L’objectif principal de cette loi était de contenir et de dissuader la contestation sociale. Le gouvernement cherchait à limiter l’expression publique des revendications, insistant sur le fait que le dialogue devait avoir lieu au Congrès national et non dans la rue et refusant de considérer les étudiants comme des interlocuteurs légitimes. La loi prévoyait des sanctions sévères, allant jusqu’à trois ans d’emprisonnement, pour toute personne participant à des « désordres ou actes de force et de violence » incluant : la paralysie ou l’interruption d’un service public ; l’invasion, l’occupation ou le saccage de bâtiments (habitations, bureaux, commerces, établissements scolaires ou religieux) ; l’empêchement ou l’altération de la libre circulation des personnes ou des véhicules dans les rues ; le manque de respect envers les forces de l’ordre ou le port de cagoules.