Dossier Chili_5 : Aversion pour les partis traditionnels et luttes d’influence internes

Dossier Chili Mouvements sociaux & Identité

Le mouvement étudiant de 2011-2012 se caractérise par une certaine aversion envers les partis politiques traditionnels. Cette position ne va pas être partagée par l’ensemble du mouvement et des clivages stratégiques et identitaires au sein du mouvement vont émerger.

Aversion généralisée envers la caste politique et la gauche traditionnelle

Dès les années 2000, un sentiment de désaffection envers les institutions politiques traditionnelles, notamment les partis issus de la Concertación, va s’installer chez les jeunes chiliens (Luna, 2008 ; Sandoval Moya & Hatibovic Diaz, 2015 ; Sandoval, 2012). Cette désaffection s’est traduite par une forte défiance envers la classe politique qui est perçue comme complaisante avec les logiques néolibérales héritées de la dictature.

Cette génération, socialisée politiquement dès les années 2000, avait déjà été active lors du mouvement secondaire de 2006 (le « pingüinazo ») ce qui a nourri une culture militante d’opposition frontale à l’ordre établi. Cette nouvelle génération, moins marquée par la peur, était dès lors plus encline à contester et à remettre en question l’ordre établi (Sandoval Moya & Carvallo Gallardo, 2019).

Ce rejet de la politique traditionnelle s’est traduit par une méfiance de toute tentative de manipulation partisane et par une volonté de faire de la politique « autrement ». Le Parti Socialiste (PS) et le Parti Communiste (PC), bien qu’historiquement associés à la gauche, étaient souvent perçus comme des élites corrompues par le système politique chilien. Dans ce contexte, les figures médiatisées du mouvement telles que Camila Vallejo, Giorgio Jackson ou Camilo Ballesteros, souvent affiliées à des partis politiques comme le Parti Communiste ou Révolution Démocratique, ont pu susciter de la méfiance.

Si leur médiatisation a renforcé la visibilité du mouvement, elle a aussi souligné les lignes de fracture entre une jeunesse politisée « par le bas », issue de milieux populaires ou de régions périphériques et une élite militante issue des grandes universités de Santiago, disposant d’un capital culturel et politique plus élevé et parfois éloignés des réalités des secteurs précarisés.

Ce rejet des partis traditionnels s’est traduit par des pratiques organisationnelles non partisanes. De nombreux collectifs ont alors émergés comme la UNE (Unión Nacional Estudiantil)[1], le FEL (Frente de Estudiantes Libertarios)[2] ou encore la FEMAE (Federación Mapuche de Estudiantes)[3], emblématiques de cette volonté d’autonomie. Ces collectifs ont dénoncé à la fois le racisme institutionnel, le centralisme de la gauche chilienne et les tentatives de récupération politique par les partis traditionnels (Cayuqueo, 2011).


Lutte d’influence interne

Contrairement à ce que laisserait penser une lecture unifiée du mouvement, la gratuité universelle de l’enseignement supérieur n’a pas toujours été une revendication partagée par l’ensemble du mouvement.

En effet, initialement, les dirigeants les plus visibles, souvent liés au centre de l’échiquier politique, défendaient l’« arancel diferenciado », c’est-à-dire un système de frais d’inscription modulés en fonction du revenu des familles. Cette approche, bien que perçue comme plus acceptable politiquement, a très rapidement été critiquée par les secteurs les plus précaires du mouvement, et notamment par ceux qui se sont ensuite regroupés sous la bannière des sin FECH[4]. Pour ces étudiants souvent issus d’universités délaissées ou des centres régionaux, l’idée de payer un prix, même réduit, restait inacceptable dans un système où l’éducation devrait être considérée comme un droit fondamental et non un service marchand.

La revendication de la gratuité universelle s’est donc imposée contre les orientations initiales de la CONFECH, dans un processus de conflit idéologique au sein même du mouvement. Ce conflit interne s’est aussi exprimé à travers d’autres revendications comme celle du tarif étudiant pour le transport public.

Le cœur du conflit interne résidait alors dans une opposition de classes. Il y avait d’un côté, des étudiants issus de milieux favorisés, souvent présents dans les grandes universités traditionnelles et proches des structures partisanes. Ils proposaient des réformes graduelles et acceptables pour la société néolibérale chilienne. De l’autre côté, des étudiants issus des périphéries, des universités de moindre prestige, voire de mouvements autonomes, qui demandaient une transformation radicale du système. Ces groupes ont dû se battre pour « imposer leur programme » contre les tendances majoritaires au sein de la CONFECH. Autrement dit, si le mouvement étudiant a réussi à s’unir autour d’un socle de revendications communes, c’est grâce à un rapport de force entre des projets de société antagonistes et non d’un consensus initial.

Le slogan pour une « éducation gratuite, publique et de qualité » a joué un rôle central, fonctionnant comme ce que le politologue Ernesto Laclau (2000) nomme un « signifiant vide » ou « signifiant flottant »[5]. Ce concept désigne un point de ralliement discursif suffisamment ouvert et ambigu pour que différentes subjectivités, parfois en tension, puissent s’y projeter. Dans le cas chilien, cette formule a permis de rendre compatibles des positions initialement antagonistes entre les étudiants proches des partis politiques institutionnels et ceux issus des secteurs populaires ou autonomes qui exigeaient la gratuité universelle. De cette manière, ce « marco maestro » (Snow & Benford, 1992) a simplifié la diversité des revendications sans les effacer, en articulant autour de lui une pluralité de demandes hétérogènes. Ce rôle de condensation a été essentiel pour transformer le mouvement étudiant en une mobilisation nationale qui a pu alors dépasser le cadre sectoriel pour poser une critique structurelle du modèle néolibéral chilien dans son ensemble.

Ainsi, à mesure que le mouvement gagnait en ampleur, la pression exercée par les bases étudiantes, notamment celles qui souffraient le plus du système de dette, a contraint les directions à durcir leurs revendications. De cette manière, la gratuité est passée d’une position marginale à un mot d’ordre central et non négociable, non pas grâce à un compromis, mais par l’irruption conflictuelle des oubliés dans l’espace public. Cette tension dans la formulation des revendications rappelle que le mouvement de 2011 n’a jamais été un bloc homogène, mais bien un espace de lutte pour la représentation. Qui parle au nom des étudiants ? Qui décide quelles demandes sont légitimes ?

Progressivement, une partie du mouvement a su transcender le cadre purement éducatif pour adresser une critique plus fondamentale au modèle socio-économique chilien dans son ensemble. Les banderoles des manifestations ont commencé à inclure des revendications pour des réformes fiscales, la renationalisation du cuivre[6] et des ressources naturelles, et surtout, un changement de Constitution.

Comme l’a souligné Ricardo Peñafiel (2012), ce déplacement du débat d’une arène sectorielle vers un espace hégémonique a permis une condensation de luttes diverses sous une bannière commune. En analysant les voix subalternes du mouvement, on constate que le mouvement de 2011 n’a jamais été un mouvement homogène. En cela, 2011 fut aussi, et peut-être surtout, le théâtre d’un affrontement entre deux visions de la politique : l’une, centrée sur la représentation, les négociations et les réformes graduelles ; l’autre, ancrée dans les territoires, les pratiques horizontales et la réinvention collective de la démocratie sociale.


[1] La UNE est une organisation étudiante qui voit le jour grâce au mouvement étudiant de 2011. Au contraire d’organisation de jeunesses plus traditionnelles, telles que les Jeunesses Communistes, la UNE a pour but d’être une organisation révolutionnaire, transformatrice et non réformiste. La UNE, née par et pour coordonner le travail des bases dans les mobilisations étudiantes, plaide pour plaide pour un nouveau projet populaire historique qui vise à dépasser le capitalisme et de construire le socialisme (Jofré R., 2013). Pour la UNE, les transformations sociales viennent des travailleurs. Ils vont donc chercher à une convergence des lutte, non pas pour massifier le mouvement étudiant, mais plutôt pour mener des luttes communes au-delà du mouvement. (Vargas Rojas, 2012)

[2] Le FEL était une organisation politique étudiante communiste libertaire. Crée en 2003, elle gagne beaucoup de popularité lors du mouvement étudiant de 2011 et gagne en influence au sein de la CONFECH. Son objectif est de promouvoir une stratégie de lutte multisectorielle et vise à la convergence des luttes, au-delà des revendications purement étudiantes. Pour ce faire, le FEL cherche à nouer des liens avec d’autres secteurs de la société, comme les travailleurs et les habitants des quartiers populaires, en mettant en place des « tables de quartier » et des « tables syndicales » pour favoriser le travail en commun (Sierra G., 2014).

[3] Organisation étudiante se définissant avant tout par son identité Mapuche, considérant que ses membres sont Mapuche pour la vie tandis qu’étudiants pour quelques années seulement. Fondée par des étudiants Mapuche, la FEMAE vise principalement à contrecarrer le fort déracinement culturel et politique que l’éducation formelle de l’État chilien inflige à la jeunesse Mapuche. Ses objectifs spécifiques incluent la restructuration complète des bourses autochtones et l’interculturalisation et contextualisation de l’éducation (Radio Bío Bio, 2011). Elle s’est battue pour être reconnue comme membre à part entière de la CONFECH en 2011, face à l’opposition de certaines fédérations et des Jeunesses Communistes.

[4] Désigne les étudiants d’universités non membres de la CONFECH ou en opposition à ses orientations.

[5] Ernesto Laclau (2000) développe la notion de signifiant vide à partir des travaux de Jacques Lacan. Un signifiant vide ou flottant est un terme dont le sens est partiellement indéterminé, ce qui lui permet d’agréger des revendications multiples et parfois contradictoires. Il fonctionne comme un point de condensation symbolique autour duquel se tisse une unité politique provisoire, dans un contexte d’antagonisme social. Selon Laclau, cette dynamique est ce qui rend possible une opération hégémonique, c’est-à-dire la formation d’un bloc social autour d’un mot d’ordre partagé, capable de défier l’ordre dominant.

[6] Le Chili est le premier exportateur mondial de cuivre.

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