L’une des caractéristiques premières du mouvement de 2011 est la richesse et la diversité de son répertoire d’actions collectives. Le mouvement a su utiliser des formes de protestation à la fois traditionnelles et innovantes, tout en s’appuyant sur des modèles d’actions collectives héritées de l’histoire des luttes sociales chiliennes (Di Méo, 2018 & Di Méo, 2019). Cette diversification des stratégies de mobilisation a permis de massifier le mouvement, de capter l’attention médiatique et d’obtenir un soutien significatif de plusieurs tranches de la société civile (Peñafiel, 2012).
La diversification des stratégies de mobilisation
Les « marchas »1 ont été la stratégie de mobilisation la plus fréquemment utilisée du répertoire, en tant que mode d’action relativement consensuel au sein du mouvement. Elles servaient à « démontrer la force des étudiants » (Di Méo, 2019) en remplissant les rues de la capitale, notamment l’Alameda2, malgré les tentatives des autorités pour restreindre les parcours. Ces manifestations étaient souvent de caractère festif, voire « carnavalesque », avec des groupes de musique, des chants et des danses, créant une ambiance de « communion sociale » (Doran, 2010). Les corps des manifestants devenaient alors un outil politique en soi pour « démocratiser le champ de visibilité » (Urzúa Martínez, 2015) en se présentant avec des affiches, des maquettes, des déguisements et des messages écrits directement sur la peau. L’appropriation de l’espace public se fait donc au moyen du corps des manifestants, se trouvant être leur seul outil à leur disposition (Scribano & Cabral, 2009).
Parallèlement aux « marchas », les « tomas » (« occupations ») étaient également une stratégie de mobilisation centrale, héritée des luttes sociales chiliennes des décennies précédentes (Montoni Rios, 2021). La toma consiste à prendre le contrôle d’établissements scolaires ou universitaires, souvent de nuit, afin d’interrompre leur fonctionnement normal. La décision d’une toma était prise localement et soumise à des votes réguliers pour son maintien. Pendant les tomas, les étudiants affichaient leurs revendications sur des banderoles et bloquaient les accès. Au-delà de leur caractère illégal, ces occupations devenaient des espaces d’« autogestion » et de construction d’une « culture de la solidarité » (Cefaï, 2007, p. 509). La toma était un lieu qui favorisait aux jeunes de s’engager dans un processus de formation politique, grâce à des débats sur des sujets variés et souvent ignorés par les programmes d’études traditionnels. Ils y apprenaient également l’importance de la communication politique pour rallier le soutien de la population (Montoni Rios, 2021).
Outre ces stratégies-là, le mouvement étudiant a su déployer une « batterie de concepts » (Ortiz Ruiz, 2019) et de pratiques diversifiées. Cela allait de la performance symbolique à la confrontation directe. De nouveaux répertoires d’actions « rhizomatiques et moléculaires » (Aguilera Ruiz, 2012) sont alors mis en place, facilitant une appropriation symbolique et matérielle de l’espace publique contrôlé par l’Etat ou par la bourgeoisie (Habermas, 1993), à travers des manifestations esthétiques, symboliques et performatives.
Le mouvement étudiant de 2011 a cherché à de nombreuses reprises à esthétiser la mobilisation. Ces actions visaient alors à toucher un public plus large et à minimiser la criminalisation médiatique en rendant les manifestations plus attractives et moins menaçantes.
De nombreuses mobilisations artistiques ont également eu lieu, tels que des flashmobs, des « cuecatones »3 et des chorégraphies inspirées par des artistes populaires comme Michael Jackson ou Lady Gaga4, toutes conçues pour attirer l’attention des médias et du grand public sans provoquer de confrontation directe. Ces actions visaient à communiquer les revendications de manière symbolique et à prévenir la criminalisation du mouvement. Le « Thriller por la educación »5, où 3 000 étudiants déguisés en zombies ont chorégraphié la célèbre danse devant le palais présidentiel pour symboliser l’état de « mort-vivant » du système éducatif, ou encore le « Playa para Lavín ¡Todos de vacaciones! »6, où des étudiants en maillot de bain protestaient contre l’avancement des vacances scolaires en plein hiver austral, ont fortement marqué les esprits et attiré l’attention des médias.
A côté de cela, les « actos culturales » (« actes culturels ») ont également joué un rôle important dans ces mobilisations (Bronfman & Bronfman, 2023). Des performances artistiques ou théâtrales, comme le marathon de 1 800 heures autour de La Moneda par des étudiants en théâtre7, ont permis de d’éviter les affrontements avec la police et d’offrir une réplique tactique aux images de violence dans les cortèges. La question de la violence et de la répression sera abordée plus en profondeur dans le prochain article). Lors de son occupation, l’Université du Chili a même été transformée en « espace culturel » avec une radio et une cabine vidéo où les citoyens pouvaient exprimer leur mécontentement au ministre de l’Éducation de l’époque.
L’ancrage historique des répertoires de lutte
Le mouvement étudiant de 2011-2012 a puisé dans le riche héritage des luttes sociales chiliennes et son répertoire d’action. Le mouvement a su réinterpréter des modes d’action et des symboles des luttes anti-dictatoriales et de l’époque de l’Unité Populaire sous Salvador Allende.
Des chants comme « El pueblo, unido, jamás será vencido »8 étaient fréquemment chantés. Des slogans comme « El que no salta es facha »9 ou « El que no salta es Piñera »10 étaient des reprises directes de « El que no salta es pro-Pinochet »11, montrant un travail de filiation historique de la part des manifestants (Di Méo, 2019). La chanson « El Pueblo Unido » du groupe Inti-Illimani, associée à l’époque d’Allende et à la résistance contre la dictature, a particulièrement résonné dans les manifestations.
De même, les « cacerolazos »12 font partie d’un répertoire contestataire qui renvoie aux protestations populaires de l’ère de la dictature. Le 4 août 2011, en réponse à l’extrême violence policière, les dirigeants étudiants a appelé à un « cacerolazo ». Nicolas Ortiz Ruiz (2019) note que cette action a pu créer un lien entre la lutte contre la dictature civilo-militaire et la lutte pour l’éducation publique, encadrant émotionnellement les expériences de violence.
Le rôle des réseaux sociaux
L’utilisation massive des réseaux sociaux est un élément clé dans les mobilisations étudiantes (Valderrama, 2013) et a permis le déploiement de nouvelles stratégies de mobilisation (Somma, 2015). Bien que les rassemblements physiques et les assemblées étaient des piliers de l’organisation, les plateformes numériques ont pu agir comme catalyseurs pour amplifier la portée et la vitesse de diffusion de l’information. Elles ont ainsi permis de lier des inconnus entre eux en créant des « réseaux de confiance en ligne » (Ponce Lara & Miranda, 2016) autour d’objectifs communs.
Les réseaux sociaux ont facilité la création d’initiatives symboliques et créatives, souvent nées d’initiatives de petits groupes massivement transmises en ligne. Selon Di Méo (2018), ces actions visaient à « interpeller les pouvoirs publics grâce à l’enrôlement des professionnels des médias, tout en déjouant un contexte médiatique national normalement défavorable à la contestation ».
Au-delà de la simple diffusion, les réseaux sociaux ont permis de démocratiser le champ de visibilité. Ils ont permis aux jeunes, même à ceux issus de milieux moins privilégiés ou de la périphérie, de faire entendre leurs voix et de présenter leurs revendications d’une manière qui contournait les filtres des médias traditionnels13. Cette capacité à « simplifier le message politique du mouvement » et à « établir une connexion émotive » avec le reste de la société a été essentielle pour élargir la base de soutien du mouvement (Sandoval Moya & Carvallo Gallardo, 2019).
La visibilité est une question cruciale pour les mouvements sociaux car elle permet de se faire entendre. Cependant, il est important de noter que l’efficacité des réseaux sociaux ne remplace pas la nécessité d’une organisation de masse et d’une présence physique importante. On peut émettre la critique que les médias sociaux virtuels enferment les manifestants entrent eux, les empêchant de se diriger vers la société.
Pour conclure, le mouvement étudiant de 2011-2012 a rapidement compris que pour peser dans l’espace public, il fallait aussi conquérir la scène médiatique. Cette nécessité de « se rendre visible » a conduit à une diversification des répertoires d’action collective. Ce phénomène s’inscrit dans ce que John B. Thompson (2005) désigne comme une « lutte pour la visibilité ». Dans les sociétés contemporaines saturées d’images et d’informations, la visibilité devient une ressource stratégique. Qui parvient à apparaître et sous quelle forme ? Pour les militants de 2011, occuper symboliquement l’espace public devient aussi important que d’occuper les lieux d’enseignements. Les actions performatives, en plus de sensibiliser la population, ont permis de court-circuiter les cadres narratifs des médias traditionnels qui avaient tendance à réduire les revendications étudiantes à des actes de vandalisme ou de désordre.
- Manifestations ambulantes ↩︎
- La Avenida Libertador General Bernardo O’Higgins, également appelée Alameda, est l’avenue principale de Santiago, longue de près de 8km et traversant plusieurs communes et points stratégiques de la ville. ↩︎
- Grands rassemblements pour danser la cueca, danse nationale chilienne. ↩︎
- ComisionArtCultUSACH, 2011, Gagazo por la educación, https://youtu.be/3iDZcF9PWEg?feature=shared&t=107 ↩︎
- CanalFech, 2011, Thriller por la educación, https://youtu.be/PGr2rHLqp-s?feature=shared ↩︎
- Artemio Espinosa Mc, 2011, Chile Mobs – Vamos a la Playa!!! por la educación, https://youtu.be/KLb3skOsaZc?feature=shared ↩︎
- A l’initiative d’étudiants en théâtre de l’Université du Chili, des étudiants ont couru en continu, se relayant entre eux, pendant 1 800 heures autour du siège du gouvernement chilien. Ce nombre fait référence au 1 800 millions de dollars nécessaires pour financer l’éducation chilienne. Periodico La Pulenta, 2011, [Reportaje] Corriendo 1800 horas por la Educación, https://youtu.be/fG2-55FH7k4?feature=shared ↩︎
- « Le peuple uni jamais ne sera vaincu » ↩︎
- « Celui qui ne saute pas est fasciste » ↩︎
- « Celui qui ne saute pas est Piñera » ↩︎
- « Celui qui ne saute pas est pro-Pinochet » ↩︎
- Cacerolazo, au Chili, « Manifestation populaire consistant à frapper sur des casseroles ou d’autres objets ménagers » (Diccionario de americanismos, 2010, Asociación de Academias de la Lengua Española). ↩︎
- Les médias traditionnels chiliens sont monopolisés par les élites politico-affairistes imbriquée dans le conservatisme des valeurs (Sunkel & Geoffroy, 2001), comprenant à la fois les propriétaires des médias et leurs annonceurs. L’industrie de l’information chilienne tend à isoler et restreindre le débat social (Pérez, 2012 ; 2016). http://www.scielo.org.co/scielo.php?script=sci_arttext&pid=S1692-715X2017000200019#10 ↩︎