Dossier Chili_2 : Genèse, base militante et revendications du mouvement étudiant de 2011-2012

Dossier Chili Mouvements sociaux & Identité
Retour sur les mobilisations sociales sous la Concertation

Le mouvement étudiant de 2011-2012 ne surgit pas ex nihilo. Il s’inscrit plutôt dans la continuité d’une série de mobilisations sociales et étudiantes ayant eu lieu au cours des deux décennies précédentes.

Par exemple, en 1992, des mobilisations étudiantes ont eu lieu contre l’insuffisance des montants alloués aux crédits universitaires et contre la privatisation de l’Université de Santiago (USACH). Puis, en 1997, « el ‘97 » a connu de nouvelles mobilisations dénonçant un décret consolidant les modes de fonctionnement de l’enseignement supérieur mis en place par la dictature (loi LOCE et Marco). Ces mobilisations étudiantes marquent un début de rupture avec l’ « immobilisme social » hérité des années de dictature et amorcé par une politisation nouvelle (Thielemann Hernández, 2016).

Dix ans avant le début du mouvement qui nous intéresse, c’est au tour du mouvement des étudiants du secondaire de prendre place. En 2001, le « Mochilazo » a démontré le potentiel de mobilisation d’une nouvelle génération. Ces mobilisations ont donné lieu à la structuration de l’Asamblea Coordinadora de Estudiantes Secundarios (ACES), une nouvelle force de coordination lycéenne qui a joué un rôle central dans les mobilisations étudiantes futures.

Néanmoins, c’est surtout dans la continuité de la « Revolución de los Pingüinos » de 2006 que le mouvement étudiant de 2011 s’inscrit (Aguilera, 2014). Grâce à sa force de mobilisation (plus de 800 établissements scolaires mobilisés et paralysant 70% des établissements du secondaire publics), cette révolte des « pingouins »1 s’est rapidement transformée en grève nationale. Elle a également contraint le gouvernement de Michelle Bachelet à mettre à l’agenda l’abrogation de la réforme de la loi LOCE2, ainsi que la fin de la municipalisation des écoles étant vu comme un reproducteur d’inégalités sociales et éducatives. Le mouvement a également plaidé la fin des pratiques lucratives (Di Méo, 2018 et 2019 ; Torres, 2011). Ce mouvement de masse a été l’un des premiers à mettre en lumière les effets du néolibéralisme dans l’éducation comme un problème public majeur (Torres, 2022). Le mouvement s’est soldé par l’adoption de la Loi Générale d’Éducation (LGE) en 2008, une réforme jugée largement insuffisante par les étudiants, voire comme une trahison des aspirations étudiantes puisqu’elle confirmait un système de classe existant plutôt que de le réformer en profondeur.

Cet échec a instauré une « desafeccion politizada » (« désaffection politique ») envers la politique parlementaire traditionnelle. Cependant, cette désillusion n’a pas conduit à un retrait du politique, mais plutôt à un nouvel engagement dans des formes d’organisation autonome, souvent territorialisées, avec une attention nouvelle portée aux quartiers populaires et aux formes d’auto-gestion.

La révolte de 2006 a ainsi constitué un moment de forte politisation pour de nombreux jeunes (Montoni Rios, 2017). D’ailleurs, pour beaucoup d’élèves issus de milieux populaires, 2006 a été leur première entrée dans une forme de politisation active.

Loin d’un surgissement spontané, le mouvement étudiant de 2011-2012 doit être lu comme le fruit d’une décennie de politisation croissante, de confrontations avec les institutions étatiques, mais aussi d’innovations organisationnelles venues des marges, qu’elles soient sociales (poblaciones), territoriales (communes périphériques), ou culturelles (casas okupas)3. Ces dynamiques constituent la matrice politique de la « génération sans peur » qui prendra le devant de la scène en 2011.


« Génération 2011 » : entre territorialité, inclusion sociale et convergence militante

Avant que des foules d’étudiants ne remplissent les avenues centrales de Santiago, des jeunes marchaient déjà depuis les régions australes du pays pour dénoncer la crise de l’éducation. Avant que les porte-paroles médiatisés ne s’adressent aux caméras, des assemblées se tenaient déjà dans les lycées populaires des périphéries.

La diversité du mouvement étudiant repose en grande partie sur la capacité dont ont fait preuve certaines organisations étudiantes à inclure dans la lutte des voix jusqu’alors subalternes, telles que celles des étudiants des lycées techniques, des habitants des quartiers populaires, des jeunes issus d’universités régionales ou privées et des étudiants autochtones.

L’ACES, force coordinatrice du mouvement étudiant de 2006, a joué un rôle central dans cette démocratisation de la parole contestataire. Fidèle à ses principes d’autonomie et de démocratie directe, elle a favorisé la construction d’un « nous » politique depuis les marges sociales. Cette horizontalité assumée, combinée à la rotation des porte-paroles et à l’exigence de parité femmes-hommes, a facilité l’intégration d’acteurs historiquement exclus du militantisme étudiant classique. L’ACES a également permis l’intégration de lycéens issus de quartiers populaires habitués à des organisations plus horizontales (Montoni Rios, 2021). C’est ainsi que des assemblées territoriales ont pu se structurer comme un mode d’organisation emblématique du mouvement. Situées dans les communes périphériques de Santiago telles que Puente Alto, Maipú ou San Bernardo, elles ont instauré un nouveau rapport centre-périphérie, faisant remonter les préoccupations locales vers l’espace public national.

Etonnamment, les universités privées ont joué un rôle notable dans la mobilisation de 2011. Si historiquement, les mobilisations étaient généralement le fait de grandes universités publiques telles que l’Université du Chili ou l’Université de Santiago, l’année 2011 a vu une implication plus marquée des étudiants du privé qui étaient confrontés à un surendettement massif. Comme l’illustre bien l’exemple de l’Université Centrale, université privée de Santiago dans laquelle les étudiants se sont mis en grève dès avril 2011 contre l’entrée d’investisseurs privés dans leur établissement, la mobilisation s’est aussi construite dans les bastions du modèle néolibéral.

La « caminata nacional por la educación » (« la marche nationale pour l’éducation ») est un épisode rarement mentionné mais pertinent pour comprendre la capacité d’initiative des territoires en marge de la capitale et la politisation ascendante des bases étudiantes avant 2011. À l’initiative de plusieurs fédérations étudiantes régionales, cette marche est partie symboliquement de Puerto Montt en septembre 2010, alors que la question du budget national pour l’année 2011 est débattue. Cette démarche était nécessaire dans un moment où les universités publiques en région souffraient d’un manque criant d’infrastructures, d’équipements, de dotations académiques et de conditions de travail précaires pour leur personnel. Les conséquences concrètes de cette caminata, bien que limitées politiquement, se font voir surtout au niveau des organisations étudiantes. En effet, les élections étudiantes de fin d’année 2010 ont été remportées par un secteur se positionnant clairement à la gauche du Parti Communiste. Le renouvellement des directions dans de nombreuses fédérations étudiantes a permis de modifier le rapport de forces interne à la CONFECH4 et de poser les fondations d’un mouvement plus combatif en 2011.

Le mouvement a alors réussi une politisation générationnelle profonde, par-delà des cercles traditionnels du militantisme universitaire.


Construire des revendications communes

D’abord né d’une contestation sectorielle centrée sur l’éducation, le mouvement étudiant chilien de 2011-2012 s’est rapidement structuré autour de revendications fédératrices capables d’agréger diverses aspirations.

Initialement, les revendications se sont formées autour des problèmes concrets et de la vie quotidienne de milliers de familles chiliennes. Elles touchaient alors principalement au thème du coût exorbitant de l’enseignement supérieur. Cette critique s’est alors traduite par le rejet en masse du modèle de surendettement étudiant, le CAE5, qui contraignait les familles les plus modestes à s’endetter sur plusieurs décennies pour financer les études. Cette charge financière a créé une unanimité sociale autour de l’idée que les universités étaient trop onéreuses.

Plus tard, la demande d’une « educación pública, gratuita y de calida » (« éducation publique, gratuite et de qualité ») a constitué un point de ralliement pour tous les étudiants du pays. Ce slogan, martelé un peu partout, a permis d’unifier les attentes des lycéens et des universitaires, issus de milieux sociaux, culturels et géographiques très variés. La question de la gratuité est donc apparue comme une exigence transversale qui ne visait pas uniquement à alléger le coût d’entrée à l’université, mais également à reconnaître l’éducation comme un droit social et non comme un service marchant.

Dans un prochain article, nous verrons que pour atteindre ces revendications communes, le mouvement a dû connaître de nombreuses luttes internes


  1. En référence à la couleur blanche et noire des uniformes des étudiants du secondaire. ↩︎
  2. Loi Organique Constitutionnelle de l’Enseignement (LOCE), symbole de l’héritage éducatif de la dictature. ↩︎
  3. Les casas okupas désignent des lieux occupés illégalement, souvent d’anciens bâtiments abandonnés, investis par des groupes militants ou communautaires. Ces espaces sont transformés en centres d’organisation politique, culturelle ou sociale autogérés. Ces espaces permettent à une jeunesse précaire, souvent exclue de la représentation politique classique, de forger une subjectivation politique autonome, ancrée dans la critique de la propriété privée, la spéculation urbaine, et le néolibéralisme en général. ↩︎
  4. La Confederación de Estudiantes de Chile (CONFECH) est une confédération de syndicats étudiants d’universités chiliennes. C’est la seule organisation étudiante universitaire nationale. Elle est dirigée par une Mesa Ejecutiva (Table Exécutive) et des porte-paroles nationaux (« voceros ») chargés de communiquer les positions de l’organisation au public et aux autorités. La Mesa Ejecutiva est composée de 11 fédérations élues par zone (« Zonal ») respective. ↩︎
  5. Le crédito con aval del Estado (CAE) est un système de prêt étudiant mis en place au Chili à partir de 2006. Il permet aux étudiants de financer leurs études dans des établissements d’enseignement supérieur en contractant une dette auprès d’une banque privée, avec la garantie de l’État. Ce mécanisme a été fortement critiqué pour son rôle dans l’endettement massif des familles, la logique de privatisation qu’il renforce et les taux d’intérêt jugés excessifs. ↩︎

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