Comme souligné dans les articles précédents, le mouvement étudiant de 2011-2012 s’inscrit dans un continuum de contestations sociales et politiques qui ont permis à une génération entière de se socialiser politiquement. Les mobilisations antérieures, telles que le Mochilazo de 2001 et surtout le Pingüinazo de 2006, ont joué un rôle important dans la formation des identités politiques de nombreux participants de 2011. Ces événements ont favorisé une prise de conscience collective, une acquisition de savoir-faire militants et l’émergence d’une critique du modèle éducatif et démocratique hérité de la dictature. Ces expériences ont été fondatrices pour leurs identités politiques, leur permettant de sortir de leurs environnements immédiats et de rencontrer des réalités sociales et territoriales diverses, menant à la construction d’un « nous » politique.
Construction d’une identité politique : une trajectoire antérieure à 2011
La politisation de cette génération 2011 est le résultat d’un rapport particulier à la mémoire de la dictature.
En effet, les jeunes militants ont grandi dans une société démocratique, sans expérience directe de la répression militaire, ce qui leur a permis de se mobiliser sans la peur vécue par leurs aînés (Vera Gajardo, 2011). Cette spécificité générationnelle de cette « génération sans peur » a permis l’émergence d’une subjectivation politique nouvelle. Cette dernière se caractérise par un refus du consensus post-transitionnel et un rejet du néolibéralisme (Sandoval Moya & Carvallo Gallardo, 2019).
Pour de nombreux jeunes militants, le mouvement de 2011 a été une expérience fondatrice dans la construction de leur identité politique. A travers leur participation à des actions de protestation et une profonde remise en question de l’ordre social les jeunes ont progressivement construit leur identité politique.
Contrairement à l’idée répandue d’une jeunesse dépolitisée dans les années 1990 et 2000, de nombreux jeunes engagés en 2011 avaient déjà été socialisés politiquement à travers des expériences antérieures. Cette politisation s’est construite parallèlement à une désaffection vis-à-vis des partis politiques traditionnels et des institutions de la démocratie post-dictatoriale, perçues comme inefficaces ou corrompues. Dès le début des années 2000, une très forte politisation était déjà perceptible dans les lycées et universités, où plus de la moitié des étudiants votaient systématiquement lors des élections de leurs fédérations, souvent en faveur d’options de gauche.
Le Mochilazo de 2001 est un premier jalon de cette nouvelle vague contestataire. Quelques années plus tard, la « Révolte des Pingouins » (« Pingüinazo ») de 2006 a consolidé cette dynamique (Aguilera, 2014). D’ailleurs, de nombreuses figures dirigeantes du mouvement de 2011 avaient déjà occupé des fonctions au sein du mouvement lycéen de 2006. Cette expérience a été déterminante dans leur formation politique, tant au niveau des pratiques que des alliances.
Leur politisation s’est également nourrie des frustrations issues des promesses non tenues après 2006. En ce sens, 2011 apparaît comme l’aboutissement d’un cycle entamé une décennie plus tôt. Cette continuité générationnelle entre les mouvements de 2001, 2006 et 2011 est un élément clé pour comprendre la massivité et la profondeur de la politisation en 2011 (Muñoz Tamayo & Durán, 2019).
La création d’un « nous » politique
L’une des principales conséquences du mouvement étudiant est la création d’un « nous » politique, c’est-à-dire d’une communauté de lutte construite à partir de la confrontation d’identités sociales, territoriales, culturelles et politiques jusqu’alors cloisonnées. Cette construction collective, largement soulignée dans les entretiens menés dans le cadre de mon étude, a émergé grâce à l’expérience militante partagée.
Ce mélange d’identités a favorisé l’émergence d’un sentiment d’appartenance collective, un « nous » politique forgé dans l’expérience partagée de la mobilisation et de la répression. La mise en commun de revendications hétérogènes (gratuité, équité territoriale, reconnaissance des peuples autochtones) a progressivement produit une identité politique collective, ancrée dans une critique du système éducatif et plus largement du modèle néolibéral.
Pourtant, loin d’un mouvement homogène, le mouvement de 2011 a rassemblé des individus issus de parcours très différents : jeunes issus de quartiers populaires, étudiants des établissements techniques périphériques, militants de causes environnementales, autochtones mapuches, lycéens des établissements élitistes du centre de Santiago, étudiants des universités publiques comme privées, activistes féministes, etc. Ce brassage a contribué à mettre en crise les frontières sociales et culturelles préexistantes, générant des espaces de reconnaissance et de politisation mutuelle.
La diversité du mouvement s’est notamment manifestée lors des grandes rencontres nationales. Cette confrontation directe avec des réalités régionales radicalement différentes, notamment la militarisation de la région de l’Araucanía dans le contexte du conflit mapuche, a provoqué chez de nombreux militants une forme de prise de conscience élargie, une ouverture vers d’autres luttes et d’autres manières de concevoir leur engagement. Le mouvement étudiant a ainsi permis à de nombreux jeunes de dépasser leur environnement habituel et de rencontrer d’autres réalités. Cette dynamique a favorisé l’intersectionnalité des luttes.
Ce processus peut être interprété comme une forme de subjectivation politique collective, dans le sens proposé par Rancière (1995) ou bien Laclau et Mouffe (2008), où le politique naît de la mise en relation conflictuelle d’identités sociales multiples, unies par une volonté commune de rupture avec l’ordre dominant.
Le « nous » n’est ici ni préexistant ni homogène, il se constitue dans et par la lutte, à travers l’expérience partagée de l’injustice, de la répression, mais aussi de la création d’alternatives. Ce « nous » se construit sur une pratique collective de remise en question d’un système et sur la création de « chaines d’équivalence » (Mouffe, On the Political, 2005), construisant des relations temporaires entre différentes identités constituant le « nous », contre le « eux » dominant.
Cette capacité du mouvement de 2011 à agréger des positions divergentes, voire antagonistes, est l’une des caractéristiques fortes de de ce que certains ont qualifié de « printemps chilien » (Prognon, 2010). En ce sens, l’expérience de 2011 n’a pas seulement produit une politisation individuelle, elle a également généré une culture politique partagée, fondée sur la solidarité, la horizontalité, l’autonomie et la confrontation à l’État.
Enfin, cette construction d’un « nous » politique s’est opérée aussi à travers les espaces concrets de la mobilisation, comme lors de tomas d’établissements, dans les assemblées permanentes ou les manifestations de rue. Ces espaces ont fonctionné comme des laboratoires de démocratie directe et de sociabilité politique et ont permis à une génération de se forger une conscience collective de son rôle politique, de se reconnaître comme sujet historique et de revendiquer une transformation du modèle néolibéral en place.