Dossier Chili_1 : Quand retour de la démocratie rime avec désengagement politique : le paradoxe chilien

Dossier Chili
Disclaimer : Cet article fait partie d'une série consacrée au mouvement étudiant chilien de 2011. Les recherches ont été menées dans le cadre de mon mémoire de master "Faire mémoire depuis les marges : voix subalternes et mémoires militantes du mouvement étudiant chilien de 2011. Une enquête sur les subjectivités militantes invisibilisées et relecture critique d’un moment fondateur". 

Le premier article de cette série explore les années post-dictatoriales et examine un paradoxe : quand le retour à la démocratie coïncide paradoxalement avec une forte désaffection politique. Comment expliquer ce phénomène ? Pourquoi la démocratie restaurée n’a-t-elle pas favorisé une plus grande participation civique ?

“Esta democracia es débil porque propicia la no-participación y porque banaliza la política. […] Se trata de una democracia de baja intensidad.” (« Cette démocratie est faible car elle favorise la non-participation et banalise la politique. […] Il s’agit d’une démocratie de basse intensité. »).

Tomás Moulian, 2004

Le 11 septembre 1973 marque le coup d’État mené par Augusto Pinochet contre le Président démocratiquement élu Salvador Allende. Ce coup d’État a installé un régime dictatorial qui a perduré pendant 17 ans. Le gouvernement de Pinochet a mené une répression politique intense contre toute forme d’opposition. Les opposants politiques ont été emprisonnés, torturés, ou exilés, et les organisations de la société civile ont été sévèrement restreintes ou interdites. Les mécanismes de participation politique, tels que les manifestations publiques ou les groupes de pression, ont été perçus comme des activités dangereuses et subversives par le régime dictatorial. Ce dernier a non seulement supprimé les libertés politiques mais a aussi laissé une société divisée et méfiante. Les années de répression ont profondément marqué la mémoire collective, associant les mobilisations politiques à la violence et à l’instabilité.

Lorsque la démocratie a été rétablie en 1990, cette méfiance a perduré. La plupart des Chiliens étaient alors réticents à s’engager dans des activités politiques par crainte de revivre des conflits et des répressions similaires. Ils ont ainsi développé une attitude prudente envers les mécanismes participatifs et les mobilisations collectives, préférant souvent éviter les risques perçus de perturbations sociales. Cette réticence collective à participer activement à la vie politique a été une des raisons principales pour lesquelles la société chilienne a connu une période prolongée de démobilisation politique après le retour à la démocratie.

La dictature de Pinochet a laissé des séquelles durables sur le pays et ses citoyens. Le processus de transition démocratique ainsi que l’enracinement du modèle néolibéral hérité de la dictature ont profondément transformé l’organisation sociale, les politiques publiques, et notamment l’éducation.


Une transition démocratique qui connaît des limites

En 1988, les Chiliens se sont rendus aux urnes et ont mis fin à la dictature d’Augusto Pinochet. Le résultat de cette décision populaire a permis d’ouvrir la voie à une transition démocratique.

Les gouvernements successifs de la Concertación (composée de divers partis allant du centre-gauche au centre-droit) avaient pour objectif commun de restaurer la démocratie tout en maintenant la paix sociale et en évitant les confrontations politiques intenses. Barozet (2011) décrit cette période comme un « cercle récessif de mobilisation », dans lequel les efforts pour éviter les confrontations ont conduit à une réduction des mouvements sociaux et politiques. Les gouvernements successifs de la Concertación ont mis en place une conception normative de la démocratie, définissant ce qu’ils considéraient comme une “bonne” ou “mauvaise” forme de démocratie. Les préoccupations économiques et sociales était prioritaires, souvent au détriment des revendications politiques et sociales de la population.

Cette approche visait à allier réconciliation, stabilité politique et unité sociale, conduisant à ce que Tomás Moulian (1997) appelle une « démocratie basse intensité ». Cette forme de démocratie se caractérise par un faible niveau d’engagement civique et de participation politique active. Les actions politiques et collectives ont été criminalisées et systématiquement réprimées, comme en témoignent les interventions contre les mobilisations mapuches et les occupations de terrain (pobladores), ce qui a servi aux gouvernements de délégitimer l’action collective. Les forces de l’ordre, aussi bien locales que nationales, ainsi que l’armée, ont alors régulièrement été mobilisées pour réprimer ces mobilisations (Garibay, 2008).


Méfiance dans les institutions et système électoral

Les élites politiques et économiques n’ont pas favorisé l’inclusion de nouvelles idées ou de groupes sociaux dans le processus décisionnel, ce qui a renforcé l’idée que le système était rigide et incapable de répondre aux aspirations de la population. Par conséquent, la participation citoyenne est demeurée faible : environ 40% des Chiliens n’étaient pas intéressés par les activités politiques ou civiques, et seulement un quart étaient prêts à s’impliquer activement. Cette faible participation reflète une désillusion face à un système perçu comme non représentatif et peu réceptif aux besoins des citoyens ordinaires. La faible confiance dans les institutions et le désintérêt pour la politique traditionnelle parmi les Chiliens ont creusé le fossé entre la société civile et les autorités politiques. Dans un contexte où l’inscription électorale est volontaire mais le vote obligatoire, cette désaffection a lourdement pesé sur le système politique, surtout dans les secteurs populaires.

Le système électoral binominal chilien, hérité du régime de Pinochet, favorise les grandes coalitions politiques et surreprésente les grands partis au sein des chambres législatives. En pratique, cela signifie que les deux principaux blocs politiques, le centre-gauche et le centre-droit, obtenaient la majorité des sièges, même avec une part de vote relativement faible. Cette structure limite fortement l’accès des petits partis aux chambres législatives, rendant difficile l’émergence de nouvelles voix et perspectives dans le débat politique.


Réformes néolibérales et leurs effets sur l’éducation

Après le retour de la démocratie, il y a eu une absence totale de réformes profondes du système économique néolibéral instauré sous la dictature.

La Constitution de Pinochet, encore en vigueur aujourd’hui, est directement influencée des théories néolibérales des « Chicago Boys » et de Milton Friedman, permettant la privatisation de nombreux secteurs, tels que l’éducation, la santé et les retraites. Ce modèle économique, caractérisé par une forte privatisation des services publics et une faible intervention de l’État, est resté largement intact après la fin de la dictature, renforçant la perception que les problèmes et les inégalités restaient inchangés et sans solution.

La réforme de l’éducation de 1981 a transformé le système universitaire en permettant la création des universités privées, qui gagnèrent en autonomie. En deux décennies, les universités privées couvraient l’équivalent de 90,2% de l’offre universitaire (Olavarría Gambi & Allende Gonzál, 2013). D’après le sociologue Mario Garcés, ce système néolibéral a mis en place un « système de reproduction des inégalités », alors même qu’il était, à l’origine, un mécanisme de mobilité sociale (Smink, 2015). Sous les gouvernements successifs de la Concertación, aucune réforme profonde du système économique néolibéral n’a été engagée.

Selon Victor De La Fuente (2011), aujourd’hui les écoles privées accueillent 60% des étudiants dans le primaire et secondaire, alors même qu’elles étaient encore rares avant le coup d’état. Par ailleurs, en 2025, il n’existe encore aucune université publique entièrement gratuite au Chili. Selon les rapports The Education Price Index 20221 et Education at a Glance de l’OCDE2, le Chili demeure encore considéré comme l’un des pays enregistrant les frais de scolarité les plus élevés. Aujourd’hui, et grâce aux nombreuses mobilisations étudiantes, certains étudiants ont accès à une éducation gratuite (« gratuidad »). Cependant, ceux qui n’y sont pas éligibles sont encore contraints de payer les frais de l’université qui dépendent du nombre de crédits et du programmes (Bouchrika, 2024).

L’analyse du Chili post-dictatorial révèle alors un paradoxe intéressant : bien que la transition vers la démocratie ait introduit une stabilité politique et une croissance économique, elle n’a pas réussi à susciter une participation civique active. Le cas du mouvement féministe chilien illustre parfaitement cette dynamique (Doran, 2010) : malgré une riche tradition d’organisation, le mouvement a été profondément affaibli par la politique de consensus et les enclaves autoritaires (Marques-Pereira, 2005 ; Vera Gajardo A. , 2008 ; Doran M.-C. , 2016 ; Garretón, 2002).


Le mouvement féministe chilien

Marie-Christine Doran utilise le mouvement féministe chilien pour démontrer comment les gouvernements de la Concertación ont limité les actions collectives à travers des « enclaves autoritaires »3.

Depuis 1990, le mouvement féministe a été affaibli par la politique de consensus promue par le nouveau gouvernement, ce qui a retardé des revendications essentielles telles que celles concernant l’avortement, le divorce et l’égalité des genres (Marques-Pereira, 2005). Selon Vera Gajardo, cette situation a engendré une fracture profonde au sein du mouvement : les groupes qui ont accepté les directives gouvernementales ont pu s’intégrer dans le système institutionnel, tandis que ceux qui ont maintenu des revendications conflictuelles ont été isolés et stigmatisés.

Ainsi, malgré sa longue tradition d’organisation, le mouvement féministe chilien a subi une forte dégradation de son action collective.


Sources

Barozet, E. (2011). De la démobilisation au réinvestissement local. Mouvements sociaux locaux et territoires au Chili. Cahiers Des Amériques Latines.

Doran, M. (2010). Les effets politiques des luttes contre l’impunité au Chili : de la revitalisation de l’action collective à la démocratisation. Revue internationale de politique comparée, 17, 103-126. https://doi.org/10.3917/ripc.172.0103

Garibay, D. (2008). Diversité des violences contemporaines en Amérique latine. Amérique latine 2008, Mondialisation : le politique, l’économique, le religieux. Études de la Documentation française, 5274-75, p. 37-38.

Marques-Pereira, B. (2005). Le Chili : une démocratie de qualité pour les femmes ?. Politique et Sociétés, 24, 2-3, p. 148.

Moulian, T. (1997). Chile actual: anatomía de un mito. Santiago du Chili: LOM Ediciones.

Vera Gajardo, A. (2008). Les discours de genre dans la campagne présidentielle de Michelle Bachelet : une critique féministe. Raisons politiques, 31, 3, p. 85.


  1. The Education Prince Index 2022, A Study by N26 ↩︎
  2. OECD (2022), Education at a Glance 2022: OECD Indicators, OECD Publishing, Paris, https://doi.org/10.1787/3197152b-en. ↩︎
  3. Concept développé par Manuel Antonio Garretón, les enclaves autoritaires sont des « garde-fous mis en place par les militaires afin de protéger par anticipation à la fois des intérêts et des orientations politiques » (Dabène, 2008). Elles désignent les éléments d’un régime dictatorial antérieur qui persistent dans un nouveau régime démocratique. Leur but principal était d’assurer la stabilité du processus de transition vers la démocratie. Dans le cas du Chili, cette « démocratie protégée » assure la survie du modèle néocapitaliste de Pinochet (Moulian T. , 1997) et vise à limiter la satisfaction des demandes sociales jugées « excessives » (Garretón, La transformación de la acción colectiva en América Latina, 2002). ↩︎

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