Le scandale du faux-lait importé en Afrique de l’Ouest

Géopolitique & Conflits Société

Temps de lecture estimé : 7 minutes 

Bonjour à tous,

Aujourd’hui j’aimerais aborder une thématique très importante qui concerne la politique de surproduction laitière européenne et l’exportation de poudres laitières en Afrique de l’Ouest. Cette politique a créé de graves conséquences telle que la perte d’emplois d’éleveurs et de producteurs laitiers européens et ouest-africains.

Mais comment en sommes-nous arrivés là ?

Commençons par le commencement.

En 2015, de nouvelles décisions concernant la Politique Agricole Commune (PAC) ont été prises. Parmi elles, il y a eu la suppression des quotas laitiers. C’est-à-dire qu’il n’existait plus de limite de production laitière. La conséquence de la suppression des quotas laitiers est imminente. L’Union Européenne commence à produire du lait en quantité bien supérieure à sa demande. C’est donc un phénomène de surproduction laitière qui a lieu.

La surproduction a ses conséquences. Comme l’offre de lait est supérieure à la demande de lait, le prix du litre de lait va baisser. Les premiers impactés par cette baisse du prix du litre de lait sont les éleveurs européens. Ils vont voir leurs revenus drastiquement baisser. Beaucoup sont alors contraints de vendre leur lait aux industriels à des prix planchers.

Mais au même moment, nous constatons une hausse de la demande mondiale de beurre. Les industriels sautent alors sur l’occasion. Ils vont utiliser la graisse animale contenue dans le lait pour pouvoir fabriquer leur beurre. Pour pouvoir mieux stocker ce qui reste de « lait » (donc sans la graisse) les industriels vont le réduire en poudre.

Sauf qu’il faut pouvoir le stocker tout ce « lait », toute cette poudre.

Que faire avec de la poudre de lait dégraissée ?

Personne ne souhaite acheter de la poudre de lait dégraissée.

Les industriels ont donc trouvé une manière de contourner ce problème. Puisque la poudre de lait se retrouve sans graisse animale, alors les industriels laitiers vont la regraisser avec de la graisse végétale, bien moins chère. L’huile de palme est donc bien souvent l’option choisie. En effet, cette huile est 12 fois moins chère que le beurre.

De plus, vous êtes sûrement sans ignorer les conséquences environnementales de la production de l’huile de palme.

Une fois cette poudre de lait réengraissé, nous ne pouvons plus vraiment parler de lait. Nous l’appellerons alors le « faux-lait ». La poudre réengraissée, nous l’appellerons poudre réengraissée aux matières grasses végétales (ou MGV).

Que faire de ce « faux-lait » ?

Qui voudrait de ce « faux-lait » en Europe ? De plus, la consommation européenne de lait en poudre n’est pas si importante que cela.

Les gros industriels laitiers ont donc trouvé leur réponse sur le marché africain. Ce faux lait est donc exporté en Afrique de l’Ouest où il sera vendu jusqu’à 30% moins cher que le lait local. De plus, les barrières douanières sont si faibles (à la hauteur de 5%) que les industriels n’y sont même pas perdants.

Mais que se passe-t-il une fois cette poudre importée sur le marché africain ?

Cette poudre vendue 30% moins cher que celle locale crée une concurrence inéquitable avec les producteurs laitiers de la région. Les éleveurs ont donc du mal à vendre leur lait produit localement car il est plus cher que la poudre importée d’Europe.

Un autre problème surgit alors : celui de la santé des consommateurs de ces poudres MGV importées. En effet, puisque la graisse animale y a été enlevée, ces poudres n’ont pas les qualités nutritives du vrai lait. Elles peuvent donc nuire à la santé des consommateurs. De plus, les poudres MGV et les produits contenants ces poudres MGV (tels que les yaourts, fromages, etc.) sont très mal étiquetés. On peut donc très facilement confondre un produit contenant de la poudre MGV et un produit avec du vrai lait.

Finalement, ces grandes industries laitières européennes amènent de l’insécurité alimentaire dans la région ouest-africaine.

Qui sont les responsables ? Qui devrions-nous blâmer ?

Comme souvent, il n’y a pas un unique responsable. Je dirais toutefois que le point de départ, c’est la décision de la PAC de supprimer les quotas laitiers en 2015. C’est cela qui a mené à une surproduction laitière européenne.

Ensuite, les tarifs douaniers entre l’UE et l’Afrique de l’Ouest sont si faibles que les industriels voulant importé ce « faux-lait » n’y trouvent pas vraiment d’inconvénient.

Enfin, nous pouvons également désigner les industries pour leur mauvaise gestion de la production, menant à une surproduction, pour leur stratégie d’écoulement de leur stocks par le ré engraissement des poudres de lait, et enfin, le problème d’étiquetage bien trop flou.

Existe-t-il des solutions ?

Sur le marché ouest-africain, il serait bienvenu de produire un meilleur étiquetage des poudres MGV et des produits en contenant afin que les consommateurs achètent en connaissance de cause. Il serait aussi bienvenu de faire une analyse de l’impact sur la santé des consommateurs de la consommation de ce faux-lait. Peut-être que sa distribution serait alors plus contrôlée.

Ensuite, il me semble bon de pouvoir créer une filière spécialisée pour les laits en poudre MGV et les produits en contenant. Ainsi, les barrières douanières pourraient être plus importantes. Ce serait alors une bonne chose de modifier les taxes sur ces produits à base de faux-lait. Enfin, je ne pense pas que ce soit une mauvaise idée de tracer ce faux-lait pour savoir où nous pourrions le retrouver et où il a été envoyé.

La campagne « N’exportons pas nos problèmes »

La campagne « N’exportons pas nos problèmes » est une campagne menée par six ONGs (OXFAM Solidarité, SOS Faim, European Milk Board, CFSI, Vétérinaires sans frontières, Mon lait en local) pour interpeller les institutions de l’Union Européenne, mais aussi les gouvernements ouest-africains sur la gestion de la surproduction européenne de lait et ses conséquence.

Voici une vidéo explicative faite par la campagne « N’exportons pas nos problèmes ».

Ce que nous pourrions proposer à la Commission européenne pour espérer des changements serait de :

  • Rétablir des quotas laitiers pour éviter la surproduction et pour augmenter le prix du litre de lait, ce qui devrait donner aux éleveurs laitiers européens un revenu plus convenable
  • Créer une filière spécialisée et des taxes spéciales pour les poudres de lait ré-engraissées aux matières grasses végétales et pour les produits en contenant.
  • Ensuite, nous demandons à la Commission européenne de faire respecter l’étiquetage Codex pour les produits exportés contenant du faux-lait.
  • Enfin, il serait temps que la Commission européenne mette en place des mesures pour limiter, voire arrêter les exportations de faux-lait, qui s’avère dangereux pour la santé des consommateurs ouest-africains et qui amène de l’insécurité alimentaire dans la région.

Cette campagne a trois principaux enjeux principaux :

  • La souveraineté alimentaire en Afrique de l’Ouest
  • La création d’emplois
  • La réduction de la pauvreté des éleveurs

Depuis le début de la campagne, de réelles avancées ont été effectuées. Par exemple, les subventions de la PAC ont évolué. En effet, les subventions à l’exportations données par l’Union Européenne aux industries ont été considérées par l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC) comme une distorsion de la concurrence. L’Union Européenne a alors décidé de donner une « aide au revenu des éleveurs », qui permet aux éleveurs de vendre leur produit en dessous du coût de production. Mais ce n’est réellement qu’une façon de contourner les règles de l’OMC, mais les conséquences de l’exportation sont les mêmes. C’est ce qu’on appelle du « dumping ».

De plus, des accords commerciaux visant à développer le libre échange entre l’Union Européenne et les pays ACP (Afrique, Caraïbes et Pacifique) ont été mis en place. Ce sont les accords de partenariats économique, ou APE. Leur but est supprimer les droits de douane ouest-africains sur l’essentiel des produits européens, dont le lait. Pourquoi ces accords sont aussi important ? A titre d’exemple, la France exporte 40% de sa production laitière mais importe 50% des fruits et légumes, 35% des volailles, 25% de la viande de porc (etc.) qu’elle consomme. L’Union Européenne et les pays Ouest-africains pourraient être gagnant sur certains aspects. Mais les conséquences seraient également désastreuses pour la concurrence ouest-africaine, comme nous avons pu le voir avec l’exemple du lait importé d’Europe. Finalement, cela s’est terminé sur un semi-échec, mais la Côte d’Ivoire et le Ghana ont signé ces accords.

En janvier 2020, une nouvelle ligne tarifaire spécifique a été mise en place pour la poudre de lait MGV. Cela permet de mieux réguler les exportations de ce « faux-lait ».

En ce moment, un mécanisme de régulation est en train d’être discuté entre le Parlement Européen, la Commission Européenne et le Conseil des Ministres. C’est ce qu’on appelle un trilogue.

Pendant la crise sanitaire et les confinements, la Commission a préféré financer le stockage des excédents plutôt que des mesures pour éviter la surproduction laitière. Cela est donc est pas en arrière de la part de l’Union Européenne. LE problème n’est donc toujours pas résolu.

Enfin, dans le cadre de la PAC 2023, des réclamations sous le nom de « Pour une autre PAC » demandent une transition d’un modèle productiviste agro-exportateur vers un modèle agro-écologique et une consommation locale, ainsi qu’une meilleur régulation pour réduire les excédents de production.

Affaire à suivre

Tous les problèmes ne peuvent pas être réglé du jour au lendemain. Mais cela avance petit à petit.

Le problème est que la campagne ‘N’exportons pas nos problèmes » n’est présente que dans 2 pays. L’Irlande, championne dans la production du lait réengraissé, ne participe pas à cette campagne par exemple.

Mais, finalement, le plus important reste d’impliquer des organisations ouest-africaines, des gouvernements et la population locale. Il ne faut pas que ce soit une action uniquement européenne ou uniquement faite par des ONGs européennes. C’est là que l’on pourra être légitime à demander des changements importants.

Affaire à suivre, donc.

N’exportons pas nos problèmes (nexportonspasnosproblemes.org)

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